Randonnée hivernale sur le Kevo Trail

Romain Mouton | mis à jour le 18 mai 2017

Ce trek commence par une histoire de nord et de sud, plus particulièrement, de points extrêmes auquel j’ai pu poser le pied. Cette histoire commença avec Abisko, au nord de la Suède. Cette ville marque la fin de la Kungsleden, un tracé mythique parcouru sur sa portion nord en raquettes en 2012. Cette ville était alors mon premier bout du monde. Ensuite, il y a eu l’île de Navarino, tout au sud du continent sud-américain, avec toujours cette magie de se dire que plus loin au sud, il n’y a plus âmes qui vivent.

 

Alors pour mon année 2014, je mettais mis en tête d’aller encore plus au nord, et de préférence en hiver. L’hiver permet d’éviter les moustiques omniprésents sous ces latitudes l’été. Comme je n’avais pas eu un super temps sur la Kungsleden, je voulais profiter à nouveau de cette zone de l’Europe pour enfin observer les paysages lapons. Et comme c’est plus drôle à plusieurs, j’ai demandé à mon poteau RF s’il voulait venir. Ce qu’il faut savoir pour la suite, c’est que le poteau, il est frileux.

 

Mes recherches m’ont amené à m’intéresser au Kevo Trail, une randonnée courte au nord de la Finlande, longeant le canyon du Kevo. Normalement parcourue l’été, un rapide échange avec l’office du tourisme sur place m’indique que c’est également possible de faire le trek en hiver. Vu la rareté des informations disponibles sur les forums spécialisés, il ne doit pas y avoir grand monde à cette période. Pas la peine d’en dire plus, Kevo Trail, nous voilà.

 

Dans la suite, je bascule au présent pour le récit quotidien.

Jour 0, de France à Ivalo

Pour rejoindre la ville d’Ivalo, au nord de la Finlande, c’est presque simple. Tout d’abord un train pour rejoindre Paris, une liaison par car pour rejoindre Charles de Gaulle (l’aéroport, pas le Général dans sa tombe), un vol jusqu’à Helsinki, puis un autre pour Ivalo (sans avoir besoin de changer d’aéroport à Helsinki).

 

Normalement, ça doit bien se goupiller, mais c’était sans compter le retard à la SNCF, la grève des cars Air France, et du coup la course à l’aéroport. Evidemment, les bagages en soute sont taquets sur la masse autorisée, et je dois courir avec mes chaussures à double coque au milieu des passagers. Au moins, je mets de l’ambiance au contrôle sécurité (« comment ça je dois enlever mes chaussures ? »). Alors quand on arrive enfin à l’hôtel à Ivalo, tard dans la soirée, la bière s’impose.

 

Ivalo est la plus grosse ville d’Inari, Inari étant une commune, mais de la taille de l’Auvergne. C’est sûrement parce ce qu’ils ne sont que sept milles là-dedans, qu’ils appellent ça une commune, sept milles dont la moitié à Ivalo. Autant dire que le parc du Kevo ne va pas être surpeuplé...

 

Avec l’hiver tempéré en France, je m’inquiétais de savoir s’il y avait assez de neige. Une fois à Ivalo, je ne suis pas déçu. Il y a ce qu’il faut, même si la marche en raquettes est moins exigeante sur la quantité que le couple ski pulka. S’il n’y a pas assez de neige, nous pouvons toujours marcher avec nos chaussures sans que ça soit inconfortable.

Jour 1, d’Ivalo à quelque part près de Sulaoja

Ivalo est le centre logistique du coin, et avec tous ses magasins, on arrive à trouver assez facilement du carburant et du gaz pour le réchaud (après s’être d’abord trompé avec un liquide pour laver les poissons… pas facile le finnois). Les locaux parlent anglais mais pas trop, et on doit répéter et faire répéter pour être sûrs d’avoir bien compris. Le personnel de l’office de tourisme nous avoue que l’hiver, il n’y a pas grand monde sur le chemin. Selon eux, pas de crainte à avoir : la glace est encore solide, avec encore un mètre d’épaisseur, le sentier est bien marqué et les grosses bestioles sont encore en hibernation malgré le récent redoux. Maintenant, il ne nous reste qu’à faire attention aux températures, qui peuvent chuter brutalement. Comme il y a deux nuits, où l’air est passé de -5 à -29°C en peu de temps.

L’autocar partant en direction de Sulaoja en début d’après-midi n’est pas spécialement bondé, et les personnes à bord montées à Ivalo descendent toutes à Inari, le premier arrêt. Nous ne sommes plus que quatre, conductrice et postière incluses. Ce voyage motorisé vaut le détour, surtout avec toutes ces bosses passées rapidement malgré la neige et le verglas.

« This is it ! » Les mots sont prononcés presque solennellement par la conductrice, et tout le monde (enfin tout le monde) descend assister à notre départ. L’immersion dans la Nature est directe, voir un peu dure après la chaleur douillette du transport. Les sacs sont sortis de la soute, le car repart, ça y est, on est tout seul. Si on veut faire machine arrière, dans tous les cas, faudra planter la tente.

Notre stratégie est plus axée sur la logistique que la navigation. Nous sommes suffisamment autonomes pour tenir un siège d’une semaine et demie, mais pas de cartes précises et pas de boussole. La navigation repose sur la montre GPS qui contient un tracé du parcours estival. Je ne le conseille qu’uniquement si vous savez tout ce que cela implique, notamment quand le GPS décide de faire comme les cars Air France…

 

Et premier constat, le point de départ du trek ne correspond pas avec le point de départ du tracé GPS. La montre indique un départ à cinq cent mètres plus loin le long de la route, mais un panneau et un balisage indique une autre direction. Qu’à cela ne tienne, on va suivre le balisage officiel, qui consiste en une petite tache de peinture bien vieillit sur les arbres. Pour le bien marqué de l’office de tourisme, on reviendra.

Sur le moment, ce n’est néanmoins pas ça qui nous inquiètent le plus, mais la quantité et la qualité de la neige. Il y en a vraiment profond et c’est de la bonne poudreuse. On brasse beaucoup et en un rien de temps, on transpire comme en été (« on pète de chaud »). De toute façon, la planche scabreuse enjambant la rivière du départ m’avait déjà filé des sueurs froides…

 

Quelques hectomètres plus loin, un constat s’impose : c’est la misère. Les joies de la technologie font les malheurs du trekkeur. La cruelle vérité s’affiche sur le cadran : on est en-dessous du kilomètre heure de moyenne en se donnant à fond. Oubliée la cabane de Ruktajärvi, situé à douze bornes de là. D’autant plus qu’il y a un peu de dénivelé, et visiblement, on n’est pas encore dedans. RF se prend gamelle sur gamelle en descente, j’ai au moins ça pour rigoler. Mais après deux heures de marche et presque trois kilomètres, on s’aperçoit que l’on est en revenu là où le car nous avait laissé. Comment dire… Dans ces moments-là, il ne faut surtout pas se poser de question et repartir de suite, mais cette fois, en suivant le GPS.

Nous, ce qu’on cherche, c’est sortir de notre zone de confort. Pas de chemin, rien pour faciliter la progression, voilà ce que l’on veut… devant l’écran. En vrai, nous sommes quand même bien content de voir qu’une motoneige a damé le chemin, nous permettant enfin d’éviter de brasser. On se console en appelant ça de l’adaptation. Le rythme est maintenant tellement rapide que je suis obligé de mettre mon bonnet pour ne pas être décoiffé. Dans l’histoire, on apprécie que le Soleil mette trois plombes à se coucher. D’autant plus que l’on n’avait pas regardé à quelle heure la nuit tombe. Oui, nous sommes des baltringues.

 

Forcément, arrivée un moment, le Soleil n’éclaire plus rien, et après avoir débattu sur la pertinence de camper sur un lac gelé, on trouve l’idée de camper sur la rive un poil meilleur. On se dirige donc dans les sous-bois environnant, l’occasion de retrouver cette bonne poudreuse. Toujours raquettes aux pieds, on dégage avec nos pas une zone d’accueil pour la tente. De peur d’abîmer la toile, je retire mes raquettes. Plouf, je m’enfonce à nouveau jusqu’aux genoux. Une expression bien franchouillarde me vient en tête : c’est la merde !

 

Il nous faut apprendre à poser une tente dans la poudreuse sur le tas. Après avoir testé l’idée (stupide) de dégager toute la neige à la pelle, on décide de poser délicatement la tente, puis de rentrer délicatement en se déplaçant comme une chenille à l’intérieur. Et aussi incroyable que ça puisse paraître, ça fonctionne.

Dehors, la température plonge rapidement. Le temps de faire fondre de la neige, de manger un morceau et c’est parti pour douze heures dans le duvet. Pour passer une bonne nuit, le tout est de mettre les vêtements portés dans la journée sous le sac de couchage ou dedans. Comme ça, en cas de besoin, la motivation vient plus facilement pour s’habiller. Bien aussi penser à aller aux toilettes avant, car douze heures, c’est long.

Jour 2, de quelque part près de Sulaoja à Ruktajärvi

Le réveil de ce matin est pour le peu glacé. La condensation a gelé sur les parois intérieures de la tente. En me retournant dans mon duvet, je touche la toile et une plaque me tombe sur le coin du nez. Il y a quand même plus agréable comme réveil.

 

L’inconfort laisse vite la place au petit bonheur d’être là. Le Soleil est rasant à l’horizon et le froid rend l’air cristallin. Avec mes affaires chaudes de la nuit, je m’en vais profiter de la vue autour du camp tout commençant à ranger. Contrairement à moi, RF n’a pas de chaussures double coques et doit composer avec une paire de grosses laissée en dehors du sac de couchage. Il met du coup littéralement ses pieds dans deux frigos, ce qui doit expliquer la petite mine. Un petit footing sur le lac l’aidera à se réchauffer.

Sachant le pote frileux et peu enclin à poireauter dans le froid, j’avais prévu le coup en préparant des rations pour le petit-déjeuner qui ne demande pas l’utilisation du réchaud, si ce n’est pour le thé. Je peux alors manger en marchant, le tout étant de bien gérer le froid avec les gants. Quant à RF, l’absence de petit-déjeuner est compensée par sa volonté d’atteindre la (ou plutôt, cette foutue) cabane. Le sentier longe beaucoup de lacs gelés, ce qui nous permet de couper tout droit sur la glace et d’avoir une progression très rapide. Trois kilomètres par heure avec presque vingt-cinq kilogrammes sur le dos, ça commence à être beau.

Enfin, la cabane est en vue en début d’après-midi, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a la classe pour une cabane non gardée. C’est lumineux, grand, propre, il y a un poêle et du bois déjà rentré, ainsi qu’une plaque de cuisson au gaz. C’est nickel. Après avoir pris un bon repas, il est temps d’éveiller la cahute en déblayant la neige, mettant en route le poêle, et en débitant du bois pour les suivant. Le poêle est très utile pour faire fondre de la neige et ça nous permet d’économiser du carburant. Après la nuit sous tente un peu catastrophique, c’est un vrai cocon ici.

Des panneaux sont visibles au loin et on part voir ce qu’ils indiquent. La direction de la seconde cabane ne suit plus la succession de petits lacs et on espère grandement qu’une trace de motoneige va nous permettre de progresser facilement. Car deux problèmes se posent à nous : la poudreuse, qui pénalise grandement notre rythme de progression, et le balisage qui est totalement illisible. Le deuxième point est le plus problématique car demain, on s’enfonce dans une forêt, compliquant encore plus l’orientation.

Jour 3, de Ruktajärvi à Njävgoaivi

Rah mais ce n’est pas vrai, mes raquettes n’arrêtent pas de déchausser. En même temps, je peux les comprendre, depuis que la trace de motoneige a fait demi-tour à dix mètres de la cabane, la neige est poudreuse et cache les branches tombées au sol. C’est la première fois que j’ai a marché dans autant de neige, c’est incroyable. La vitesse de progression est ridicule malgré qu’on donne tout ce qu’on a. L’étape d’aujourd’hui est longue de six kilomètres, mais avec une moyenne inférieure au kilomètre par heure, on est plus résolu à ouvrir une partie du chemin avant de faire demi-tour pour dormir à Ruktajärvi.

 

Cette partie en sous-bois n’est pas spécialement appréciée pour son paysage, c’est dommage, avec le temps que l’on passe à s’éponger le front… Les nuages sont omniprésents et le plafond est très bas. L’avantage en revanche, c’est que les arbres cassent la monotonie du blanc. Une fois sortie de ce bourbier de poudreuse, il est difficile de faire la distinction entre le ciel et le sol.

 

Huit cent mètres en une heure et on est mort. Une fois sorti du bois, les discussions s’engagent sur la suite de la journée. Tracer la voie pour le lendemain n’a maintenant plus de sens, car le vent souffle et la trace faite en dehors des bois sera vite effacée. Le vent permet néanmoins de croûter la couche supérieure, qui arrive ainsi à supporter nos poids. J’aperçois dans le brouillard ce qui semble être des poteaux, et on se dit qu’on va aller voir ce que c’est. Tenir un cap dans ces conditions est particulièrement délicate pour celui qui ouvre la marche. Dépassant à la base une colline, on est irrésistiblement attiré par la ligne de niveau, et celui derrière doit être suffisamment vigilant pour rectifier le tir.

Une fois arrivé à l’un des poteaux, on s’aperçoit qu’il y en beaucoup et qu’ils forment une ligne facile à suivre, passant par tous les sommets des collines environnantes. Bizarre, je n’avais pas le souvenir qu’il y avait autant de dénivelé, mais la ligne formée semble parallèle au tracé GPS. Au pire, c’est plus simple de la suivre que de s’amuser à deviner un chemin. On se met alors en route, décidé à ne plus faire demi-tour, enchaînant montées et descentes, tout en progressant beaucoup plus vite que dans les sous-bois.

 

Un gros morceau s’annonce devant nous, un relief suffisamment haut pour que l’on atteigne le plafond nuageux. On devine plus les poteaux qu’on ne les voit vraiment. Une fois en haut, alors que la visibilité est quasi nulle, on fait la rencontre du seul gars que l’on verra pendant une semaine, un Sami. Il ne parle pas anglais mais on devine qu’il nous demande si l’on est paumé. RF, avec ses talents de clown, fait des grands gestes et lui fait comprendre que l’on va à la cabane. Il nous indique une direction, avant de repartir je ne sais où. On suit la « direction », en faisant attention à ne pas aller trop vite non plus. Il nous semble qu’il y a un peu de gaz sur notre gauche…

 

Une fois sorti des nuages, on voit une cabane sur notre gauche, dans la vallée, mais la ligne des poteaux n’y va pas. C’est bizarre, normalement le chemin passe par la cabane. On poursuit donc sur ce que l’on pense être le chemin, mais assez vite, on se rend à l’évidence que la cabane vue doit être la bonne. Demi-tour et sus au confort ! Juste avant, une petite dernière difficulté avec une descente bien grasse en neige. Rien à foutre, sus au confort j’ai dit !

Le camp est plus petit que la veille mais on est quand même content de le trouver. Les travaux de déneigement sont un peu plus importants, avec la pile de bois sous une couche de neige et de glace. Mais au milieu de toute cette neige, on arrive encore à trouver un local de poubelles proposant le tri sélectif. Même pour les piles. Le thermomètre indique -6°C dehors, et on est bien au chaud dedans. Avec le petit coup de bol du jour pour RF. Sa gourde s’est ouverte dans son sac, et son duvet n’était pas dans un sac étanche. Heureusement pour lui, c’est d’autres affaires non protégées mais moins vitales, qui ont pompé la flotte.

 

L’après-midi se passe tranquillement au chaud. Ce camp est absolument magique et on aurait envie d’y rester quelques jours à se la couler douce. Le charme sur cette randonnée est d’arriver à un camp vide et froid, puis lui redonner vie petit à petit pour en faire un chez nous. Je reste impressionner par la qualité des installations alors qu’elles ne sont pas gardées. Avec tout ce confort, il sera d’autant plus difficile de retourner sous la tente…

Jour 4 : de Njävgoaivi à Akukammi

Chaque matin, la même question : comment va être la neige aujourd’hui ? Huit kilomètres nous séparent de la cabane d’Akukammi. C’est à la fois peu si on arrive à avoir le rythme du premier jour, et beaucoup si on retrouve la fameuse et fumeuse poudreuse. N’en sachant rien, on opte pour un réveil matinal, rendu facile par l’après-midi de repos de la veille.

 

Nous sommes deux à vérifier que l’on a rien oublié en quittant les locaux, mais cela ne nous empêche pas de constater l’oubli d’une de nos pelles à neige après une heure de marche. Achetée en Suède à un prix délirant, ça me fait mal au cœur de ne pas aller la chercher. Mais là, faire deux heures de marche pour aller la chercher, j’ai un peu la flemme. Ça fera plaisir au suivant.

Le chemin pour nous consiste à suivre encore les poteaux. L’analyse de notre carte sommaire nous a permis de comprendre qu’ils délimitent le parc du Kevo. C’est pour ça qu’ils passent par tous les sommets et que le dénivelé était plus important que prévu. Cela ne nous empêche pas de les suivre encore aujourd’hui pour s’éviter la navigation. Et puis, c’est la dernière journée, car demain, on rentre dans le parc et plus de poteau. Le temps étant à nouveau aux nuages, ces marqueurs nous permettent également de voir le relief, car ce n’est pas le masque de ski qui va nous y aider. Genre là, il m’a fallu mes yeux de lynx pour voir qu’à vingt mètres, il y a une grosse dépression. Sûrement une rivière gelée à passer. Je n’ai même pas le temps de me féliciter d’avoir tant de compétences que deux secondes plus tard, le sol fout le camp. Le trou était un peu plus proche en fait, j’étais sur une petite corniche qui s’est brisé sous mon poids. La chute était marrante, tout en douceur, mais je me sens un peu con avec les raquettes au-dessus de la tête et de la poudreuse dans le nez. Pas de peur, pas de mal, juste impressionné qu’en fait, je ne vois rien. RF d’autant plus que le temps de tourner la tête pour regarder sur le côté, j’ai disparu de la circulation quelques mètres plus bas.

Une fois débout, la suite n’est pas très intéressante. On ne voit pas le paysage, seule la qualité de la neige variable apporte un peu de distraction. Ce matin, le menu est composé de poudreuse, recouverte d’une couche de neige crouté, mais pas suffisamment solide pour supporter notre poids. La marche consiste alors à poser la raquette, casser la croûte, tasser un peu la neige, prendre appui pour basculer la jambe, le temps que la jambe en appui s’enfonce jusqu’au genou. En Finlande, l’hiver est tellement rude avec nous qu’on se balade en t-shirt pour ne pas transpirer.

Enfin, la cabane est en vue. Elle est juste entourée de poudreuse et il nous faudra encore trois plombes pour la rejoindre alors qu’on pourra presque la toucher. La cabane est en fait une turf hut, c’est-à-dire une cabine dont les murs et le toit sont noyés dans la terre avec de l’herbe qui pousse dessus. J’ai toujours rêvé d’avoir une maison comme celle-là. Une fois dedans, c’est tout petit et sale, mais le temps d’oublier le confort de la veille que celui qui nous est offert est appréciable. D’autant plus qu’il y a toujours un poêle et des plaques de cuisson au gaz.

Encore une fois, on passera une partie de l’après-midi à se restaurer et à mettre de la vie dans le camp. RF travaille sa technique de démarrage de poêle à l’essence pendant que je fais une trace pour relier les toilettes à la cabane. On a même du bol, les nuages se lèvent dans l’après-midi pour admirer un magnifique coucher de Soleil. Et dans cette immensité, au milieu de toute cette Nature si sauvage, les réflexions philosophiques et métaphysiques fusent ce soir.

« Une grosse envie de chier, c’est comme un gros steak, ça fait toujours plaisir ! ».

La nuit aurait été parfaite si l’autre con ne m’avait pas réveillé pour voir le magnifique ciel étoilé du grand nord …

Jour 5 : d’Akukammi à Kuivi

Le lyophilisé de ce matin est un MX3 crème à la vanille. L’inconvénient avec ces MX3, c’est que je galère pendant cinq minutes à les ouvrir, alors autant les manger tant que tu es à peu près au chaud, et que tes doigts ne soient pas engourdis. Mais une fois ouvert, c’est le bonheur absolu, la découverte de cette crème à la vanille (qui n’est en fait « que » de la crème pâtissière) fait passer toute chose au second plan.

 

Un passage au petit coin plus tard (heureusement que j’avais passé une heure à me faire un chemin hier), nous voilà sur le départ. Cette fois-ci, on vérifie bien que l’on n’a rien oublié. Je suis un peu triste de quitter ce petit coin de paradis...

 

La stratégie de ce matin est de mettre RF devant et de le guider au GPS, car cette fois-ci, les poteaux ne sont plus d’aucun secours. La journée commence par un sous-bois et son lot de poudreuse, mais assez vite, on arrive dans une plaine où squatte un nuage. C’est alors blanc sur blanc avec fond blanc. Bref, on ne voit rien du tout, et il n’y a rien au loin pour nous aider à faire un cap, si ce n’est une montagne avec un halo de lumière jaune. Sur le coup, c’est magnifique. Après avoir repris la tête du groupe, j’ai l’impression d’avancer vers le paradis, avec la petite lueur au bout du chemin.

Malheureusement, ça ne dure pas longtemps, et une fois le halo disparut, il me faut toute ma concentration pour essayer d’avancer en ligne droite. C’est marrant la pression qu’apporte l’environnement dans ces conditions. Alors que l’on n’a sûrement jamais eu autant d’espace, j’ai l’impression d’être dans une camisole ou une pièce pour fou. Je fais tellement travaillé mes yeux à deviner ce qu’il se passe devant qu’ils en pleurent, avant d’avoir des hallucinations. Je vois des poteaux, des roches, des arbres, des squelettes qui rampent sur le sol, mais non, il n’y a rien (heureusement). Il suffit juste que je me retourne pour discuter avec RF, et je modifie le cap de quatre-vingt-dix degrés sans m’en apercevoir. Heureusement que l’on a des GPS pour avancer (au pire, on pourrait toujours faire demi-tour).

 

In fine, je serai devant tant que l’on n’y voyait rien. RF, n’arrivant pas à marcher en ligne droite sans repère, est cantonné à marcher dans mes traces, tout en beuglant que je fais de trop grand pas. On aura été au moins trois heures dans ce nuage et la motivation d’en sortir permet une bonne moyenne. Les dix kilomètres sont rapidement bouclés. C’est une putain de libération quand on sort du nuage et que l’on voit le camp au loin. Ce n’est sans compter la Nature qui nous a réservé deux petites surprises de fin d’étape. La première, ce sont des micro rafales, assez rapides et très brèves, qui nous donnent l’impression qu’une bombe vient d’exploser derrière nous. On mettra un bout de temps à comprendre ce qui se passe. La deuxième surprise est plus classique et nous rappelle la Suède : ce n’est pas parce que le camp te semble proche que tu vas l’atteindre rapidement…

 

Il y a un petit peu de boulot de déneigement au refuge, et on constate dans le registre que l’on doit être le quatrième groupe à être venu dans l’hiver. Il ne fait pas trop froid (-5°C) mais réchauffer le refuge nous prendra beaucoup de temps. En même temps, vu la glace à l’intérieur, cela ne nous surprend pas. La suite sera consacrée à une bonne sieste, à la reconnaissance du début de chemin pour demain, et enfin à une bonne soirée près du poêle. C’est dans ses moments que tu apprécies que Royco ait mis des jeux sur ses sachets de soupe.

Jour 6 : de Kuivi au Kevo Canyon

Le départ ce matin est tardif. Forcément, quitter le cocon pour aborder une journée de marche de plus de dix kilomètres avec une nuit sous tente, ça n’aide pas à se bouger les fesses. La reconnaissance d’hier permet de suivre le début du chemin officiel, avec l’aide des têtes de poteaux dépassant à peine de la neige. On les devine plus qu’on ne les voit, mais le GPS aide pas mal à garder le cap. Le temps joue entre nuage et éclaircis, et les premiers kilomètres sont justes magiques, avec des arbres isolés nous donnant la direction à suivre. C’est beau, et juste intemporel.

Malgré le fait que l’on peut poser la tente où l’on veut, on s’est borné à vouloir dormir à un emplacement de camping ce soir. Normalement, un camping intermédiaire est à mi-chemin. On avance, on avance… mais on ne le trouve pas. On ne saura donc pas à quelle sauce on sera mangé ce soir. On ne doit plus être spécialement sur le chemin, ce qui doit expliquer pourquoi on tombe soudainement sur un petit canyon. Heureusement qu’il n’y a pas de nuage comme il y a deux jours, car là, déjà sans, on ne fait pas les malins. On ne perd pas trop de temps avant de trouver un passage, mais la confiance n’est pas là, car dit canyon, dit cours d’eau gelé au fond. Enfin gelé, rien ne nous le confirme vraiment, surtout qu’après le coup du balisage, on ne fait plus trop confiance à l’office du tourisme. Les volontaires ne se bousculent pas à la première traversée.

 

C’est bon, c’est gelé. La remontée sur le plateau apporte sa dose de technicité dans la foulée, l’occasion de tester la température de la neige avec la tête et de pester contre ses foutues raquettes, pas prévues pour mes grosses chaussures. Je peste, brasse, peste et me casse la gueule. Toutes les dix minutes, ça devient lassant. Bon d’accord, je gueule, je gueule… mais ce passage à son charme, il casse la monotonie de la marche au cap, car maintenant, il faut faire au cap, tout en trouvant le bon passage pour traverser les canyons.

 

Après avoir trouvé un passage un peu plus compliqué que les autres, RF trouve que le cap suit en fait une direction parallèle au canyon au fond duquel on se trouve. On se décide donc à longer le canyon, qui doit sûrement relier celui du Kevo. En fait, on s’inquiétait pour rien. Il y a de la glace suffisant épaisse pour avancer au fond du canyon sans trop de soucis. La concentration diminuant, ça me permet de manger mes graines et mes raisins secs, dans l’objectif secret de la mettre à RF en fin de journée. Le gars n’a presque rien mangé car il faisait trop froid. Moi, j’avais prévu le coup pour pouvoir manger en marchant. Et contrairement à lui, je peux même boire. C’était sans compter sans la furieuse envie de RF de se poser au chaud pour manger…

Au final, le canyon dans lequel nous sommes ne rejoint pas celui du Kevo, rendant nécessaire la remontée sur le plateau. Une fois dessus, il apparait à nos yeux, énorme, avec des pentes bien raides. Hum… comment on va faire pour descendre au fond ? Cela fait longtemps que l’on n’a plus vu de balisage et s’il n’y a qu’un seul verrou, il va nous falloir du temps pour le trouver. La chance (ou nos capacités extrasensorielles, au choix) guide nos pas en direction d’un début de passage qui semble le bon. Il s’agit d’une cascade gelée pas trop pentue, qui se négocie facilement en raquettes.

La montre indique que le camping est à cent mètres, je n’y crois pas du tout. Le terrain n’est pas plat, et les arbres sont serrés sur la pente. Mais on ne trompe pas aussi facilement la technologie, et le camping est bien à l’endroit indiqué, toujours avec ces locaux à bois et à poubelle. Malchance pour RF, il n’y a aucune cabane d’ouverte et on est obligé de planter la tente. Le feu de camp permet néanmoins de se réchauffer en attendant la tombée de la nuit.

Jour 7 : du Kevo Canyon (à peu près au milieu) au Kevo Canyon (mais au Nord)

Réveil frisquet, on a encore été des grosses machines à vapeurs cette nuit, et la vapeur s’est transformée en glace. Alors que la fin de mon duvet est normalement de couloir noir, ce matin, c’est tout blanc de givre. Mais j’ai le coup maintenant, je choppe la serviette éponge et retire tout le givre avant de ranger tout ça dans le sac de compression. Je pense avoir trouvé la combinaison ultime entre mon matelas, mon duvet, mon sursac et le sac de compression. C’est de la triche tellement c’est facile de tout ranger et de tout déplier. La deuxième nuit sous tente est déjà plus simple, même si RF a toujours des petits problèmes lorsqu’il sort de la tente pour enfiler ses deux chaussures congelées.

 

Fini la crème vanille, le lyophilisé de ce matin est affreux. Le fabricant dit de mettre de l’eau jusqu’au trait, mais comme il n’y a pas de trait, et bien j’ai mis trop d’eau… Je mange pour ne pas gâcher, mais j’aurai une bonne sensation de gerbi dans la bouche pendant tout le temps de la digestion (intéressant non ?). Par contre, celui de RF sent super bon, et je le vois à son sourire qu’il est également excellent. Le petit salaud.

 

Maintenant que l’on est au fond du bon canyon, il ne nous reste plus qu’à le suivre en direction du Nord. Vingt-trois bornes en deux jours, c’est jouable. Bon, on est bien tenté d’essayer en un coup, mais si c’est pour glander (au chaud) à Ivalo, autant prendre son temps. Même si le froid se fait plus présent dans le canyon.

 

La progression est simple, on peut marcher sur une piste de motoneige. Par contre, vu les falaises aux bords, on a eu du bol de trouver le verrou d’hier. Les campings s’enchaînent les uns après les autres, tous du même genre. On trouvera bien une cabane ouverte, mais il y a des affaires à l’intérieur, et on n’ose pas se taper l’incruste. Du coup, on mange à l’abri du vent sur un banc gelé (je me souviens bien qu’il était gelé, le froid aux fesses m’empêcher de savourer mon spécial sandwich jambon cru comté sans pain).

Un peu plus loin, on trouvera à l’un des campings une cabane sommaire pour le coup, puisqu’il n’y a pas de fenêtres, et l’évacuation des fumées se fait via un trou au milieu du toit. Ici, le monoxyde de carbone, il est collé au plafond. Quand même, ça fait bien envie. Mais elle est trop loin de la fin du parcours, et on doit prendre un autocar demain en début d’après-midi.

 

En continuant, alors que l’on longe la rive gauche d’une rivière à moitié gelée, on aperçoit un campement sur l’autre rive, dans les bois, avec plus de cabanes que d’habitude. S’en suit un petit débat entre nous, car RF veut traverser de suite la rivière pour aller voir, alors que je préfère longer une cinquante de mètres la rive gauche pour traverser là où il semble y avoir une épaisseur de glace plus importante. Le problème quand on débat entre nous, c’est que ça n’aboutit généralement à rien, et on se divise, RF traversant de suite et moi longeant ma rive. Pour une fois, la suite me donnera raison, car je n’ai pas le temps de faire dix mètres que j’entends « putain Romain », et qu’en tournant ma tête, je découvre un RF dans la flotte jusqu’à la taille. Sur le coup, je ne rigole pas trop, je me dis même que c’est la merde. J’arrive à son niveau et je m’aperçois qu’il est en mode panique, à essayer de sortir de là mais toujours avec son sac de vingt kilos sur le dos. Je lui dis de tomber le sac, je fais de même, en faisant gaffe à ne pas trop me rapprocher de RF, et ne pas trop prendre d’appui pour éviter de finir comme lui. Je saute la partie un peu fragile, et me retrouve en face de RF, mais sur le coup, c’est moi qui ne sait pas quoi faire. Heureusement qu’il décide à un moment de ne plus paniquer (« ok, on arrête de paniquer ! ») et de réfléchir à ce qu’il doit faire. Heureusement aussi qu’il se souvient de comment « Man vs Wild » faisait dans ces cas-là. Il sort de l’eau en s’allongeant sur la glace, et je lui dis de foncer vers les cabanes, pour retirer ses vêtements trempés. Je le rejoins quelques minutes plus tard avec les deux sacs, pour l’entendre me dire que c’est mort, il n’y a pas de cabane où se réchauffer…

 

Maintenant qu’il a constitué une tenue de rechange entre ses et mes affaires, j’ai le temps de rigoler et de le prendre en photo pour la postérité. Le seul matos qu’on n’a pas en double, c’est les chaussures. Forcément, à deux kilos la paire, on n’a pas pris de rechange. On trouvera comme solution de lui mettre les pieds dans des sacs plastiques, et on reprend le trek pour essayer d’avancer le plus près possible de la fin tant qu’il est encore chaud.

 

Alors que l’on est dans un canyon pas trop large, on arrive à ne pas voir l’étape du soir, et nous ne savons plus trop si on doit avancer ou revenir sur nos pas pour trouver le verrou de sortie. Des cabanes semblent visibles au loin et on se décide à aller voir si elles ne sont pas ouvertes.

 

Raté, c’est fermé. A peine le temps de monter la tente que RF plonge dans son duvet se réchauffer. Une des cabanes dispose d’une terrasse me permettant de faire tranquillement fondre de la neige et préparer le repas. J’accomplirai suffisamment de tâches ménagères que RF me dira que je suis une vraie mère pour lui.

Jour 8 : du Kevo Canyon à Kenesjärvi

Chaque matin, je me dis que ce n’est pas possible d’avoir plus de givre que ça à l’intérieur de la tente. Et chaque nouveau matin, je découvre que si. Maintenant, la routine est bien rôdée et j’arrive vite à ranger mes affaires. Par contre, les chaussures de RF sont totalement glacées et déformées. J’ai beau sauté dessus pour casser la glace, même avec mes chaussures en bois, je n’arrive à rien. Obliger de faire fondre de la neige, et de verser de l’eau bouillante sur ces chaussures pour qu’elles daignent s’assouplir un peu. La suite est assez drôle, c’est comme si RF, lorsqu’il met ses chaussures congélateurs aux pieds, devient Flash. Mais rassurez-vous, ça va pour lui, il a blindé ses chaussettes de chaufferettes. Le petit salaud !

 

Il fait très beau ce matin, enfin ! Le Soleil est rasant et on a l’impression d’être toujours d’avoir un lever de Soleil. Mais qui dit ciel bleu, dit froid mordant. Je cherche à prendre une barre de céréales avec mes doigts nus, pour le regretter pendant les vingt minutes suivantes, tellement ça me lance. Je sens aussi un truc dur autour de ma bouche : c’est mon haleine qui se transforme en glace au contact de ma barbe. Dans ces moments, je me sens invincible !

 

Le plan de ce matin est de faire demi-tour pour essayer de trouver la bifurcation. Bien sûr, on ne la trouvera pas. C’est parti pour faire les sangliers dans des pentes, et brasser tellement de poudreuse qu’on pourrait faire de la bière. Il fait moins froid, et on sent que l’équipe à une folle envie d’arriver au bout de ce trek. Après avoir ouvert un passage en pente bien raide, je sens un coup de moins bien. Avec l’absence de petit-déjeuner, j’aurai dû faire plus attention. Je ne me suis pas assez alimenté en marchant. Plus de kcal, plus de jus. Je me traîne derrière un RF plus motivé que jamais.

Le balisage officiel est de nouveau là, nous permettant de finir comme des zombies jusqu’à l’arrivée. A la fin, petite surprise après le panneau marquant le coup : une bonne descente en poudreuse à travers les bois ! Que du bonheur. On pensait avoir une petite baraque à l’arrêt de car, que dalle, il n’y a rien. Mais on n’a pas trop le temps d’y penser, le car est déjà là. On a du bol, je pensais qu’il était à 15h… mais non, c’était 13h.

Le retour à la civilisation est à chaque fois un mélange de bonheur et de nostalgie. Je n’aurai pas trop le temps d’y penser, la chaleur douillette du véhicule m’emportant rapidement dans les bras de Morphée.

 

Le Kevo Trail en hiver est un super trek à faire en raquettes. L’utilisation de ski pulka doit être problématique dans les sous-bois et pour passer les canyons mais ça doit être faisable. L’intérêt du trek est de pouvoir souffrir en tente tout en profitant du réconfort des cabanes. Il n’y a également qu’une poignée de personnes passant dans le coin durant la période hivernale (six avant nous d’après les registres), ce qui donne la petite touche d’isolement. Ça va bien dans la continuité de la Kungsleden, mais j’aimerai bien qu’un jour, durant un de mes treks hivernaux, qu’il fasse beau. Pitié, juste une fois :)

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