Tour et Sanctuaire des Annapurnas

Romain Mouton | 31 décembre 2016

Crédits www.zonehimalaya.net

Le Népal… je n’ai certainement pas besoin d’expliquer que c’est une destination qui fait rêver le randonneur que je suis, tout comme sûrement le randonneur que vous êtes. A l’époque où MSN Messenger existait encore, je reçois un soir un « wizz » du copain Mac Lovin, suivi du texte « Gros, il faut que l’on aille barouder au Népal ». Et quitte à « barouder », autant faire les choses en grand, et c’est sur le tour des Annapurnas que nous sommes partis en mars 2011, que nous avons enchaîné avec le sanctuaire des Annapurnas.

 

Je m’en vais donc vous raconter mon tour des Annapurnas. Car comme les trekkeurs de ce circuit aiment à se le dire : à chacun ses Annapurnas.

 

Mais avant de commencer à déballer ma vie, peut-être qu’il est nécessaire d’expliquer ce que sont les Annapurnas. Il s’agit d’une chaîne de montagne au nord-ouest du Népal, comportant plusieurs sommets à des altitudes supérieures à 7000 mètres. L’énumération à la Prévert donne l’Annapurna I, le II, le III et le IV (oui, ils ne se sont pas foulés sur les noms), respectivement à 8091, 7937, 7555 et 7525 mètres. Il y a également le Gangapurna à 7455 mètres et enfin, l’Annapurna Sud à 7219 mètres.

 

Je bascule dans la suite au présent pour rendre le texte plus vivant (et moins me prendre la tête).

Avant le trek. Katmandu.

Katmandu, enfin… le vol depuis Paris a été bien long. Après la Syrie, le Népal est mon second pays en voie de développement. Mais on ne peut pas mettre ces deux pays au même niveau, et je le constate dès la descente de l’avion, en apercevant le bus venant nous chercher. On est loin du RER B de la veille. Les bus, c’est un peu mon métier, et je n’imaginais pas alors que ces vieux tacots pouvaient encore exister. Et surtout rouler.

 

Une fois sortie de l’aéroport, je me suis philosophiquement dit, putain, c’est le gros bordel ici. Il n’est pas spécialement évident de voir qu’ils roulent à gauche. C’est plutôt, ils roulent partout où il y a de la place oui.

 

Tous les touristes sont parqués dans le quartier de Thamel. Nous sommes tellement bien parqués que dès que l’on en sort, les népalais nous montrent le chemin pour y retourner. Un tour rapide dans le quartier permet déjà de se dire d’éviter les viandes autres que le poulet dans le pays. Les conditions d’hygiène sont à donner une crise cardiaque à un contrôleur de la DDASS. Thamel comporte beaucoup d’échoppes proposant du matériel de randonnée, essentiellement de la contrefaçon. Si l’on doutait auparavant de la popularité du Népal en France, les contrefaçons de QUECHUA lèveront ces doutes. La palpation des duvets et autres hardshells laissent à penser qu’il faut mieux acquérir son matos chez nous, à moins de vouloir participer au recyclage du papier.

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Quartier de Thamel

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Quartier de Thamel

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Quartier de Thamel

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Quartier de Thamel

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Quartier de Thamel

La très grande majorité des touristes sont des occidentaux, à la fois randonneur, simple touriste parcourant la ville, ou passionné de poudres diverses, le Népal étant une étape essentielle du petit tour d’Asie de la drogue. Ne rigolez pas, c’est véridique, c’est tout bonnement incroyable de parler voyage avec eux.

 

Le passage à la capitale népalaise est également une étape obligatoire pour qui veut ensuite aller en montagne. Nous devons nous acquérir d’un permis de trek (TIMS : Trekker’s Information Management System), puis payer un droit d’entrée dans la réserve des Annapurnas (ACAP : Annapurna Conservation Area Permit). Quarante euros pour les deux permis, ça fait une jolie somme comparée au niveau de vie local. Nous ne nous faisons pas d’illusions, sur ces quarante euros, seuls des miettes doivent effectivement servir à la préservation des chemins et des parcs.

Avant le trek. De Katmandu à Besi Sahar (800 m).

Le point de départ que nous avons retenu est le village de Besi Sahar. Et le voyage en bus depuis Katmandu vaut son pesant de cacahouètes.

 

Réveil ce matin à 5h45, et toute journée de merde doit commencer par un réveil également de merde (ça part fort ce récit). Je ne peux pas dire que la nuit fut très reposante : entre le décalage horaire et le groupe de français arrivé dans la nuit et qui en a rien à foutre que j’essaye de dormir, il ne manquait plus que le retour du courant (nous avions oublié d’éteindre les lumières avant la coupure) pour achever nos rêves de repos. Au moins, le petit gars nous ouvrant la porte du lodge est solidaire, l’anglais est dur avec la tête dans le coltard.

 

Notre guide du voyage sera le Lonely Planet spécial trek au Népal. Ce petit enfoiré (ça traduit bien ce que je pense du Lonely ^^) nous indique que le prix moyen d’une course de taxi pour la gare routière est de 100 RS, ce que n’a pas l’air de penser notre chauffeur du matin. Il profite d’être le seul dans la rue et que l’on soit pressé pour doubler le prix. C’est de bonne guerre.

 

On arrive comme indiqué sur le billet à 6h30 à la gare routière où tout le monde nous saute dessus. C’est bon les gars, on a déjà un ticket. Une fois le quai trouvé, on attend avec impatience que le bus arrive. Le temps de parcours est tout de même de sept heures pour faire 200 bornes… C’est le défilé devant nous, et on se demande lequel de ces bus pourris sera le nôtre. Enfin il arrive : un vert, bardé d’inscriptions marrantes (speed contol, see you et video coach…). Le chauffeur nous fait comprendre que l’on doit mettre nos sacs sur le toit… et un quart d’heure plus tard, alors que l’on aidait deux filles à mettre les leurs, on se fait engueuler car c’est à lui de le faire. Quelles discriminations envers les hommes !

 

Le bus part, il est 7h30. La patience est requise ici mais de toute façon, je m’en fous, je suis en vacances, et on ne commence à marcher que demain. La moitié des voyageurs (à ce moment-là) sont des touristes comme nous, et tous partent faire au moins la première partie du Tour des Annapurnas. Deux « jumpers » aident le chauffeur pour le voyage. Ces gars sont incroyables, ils sautent (d’où le nom) dans la foule du petit matin et reviennent chargés de bagages et de clients à convoyer. Et pendant ce temps, le bus lui continue sa route. A chaque fois, on pense ne plus les revoir… mais non, ils sautent à nouveau dans le bus au moment où l’on s’y attend le moins !

 

On mettra une heure à sortir de Katmandu, le toit du bus blindé de sacs et l’intérieur blindé de monde. J’ai le droit à un gros allemand devant moi, avec son dossier cassé, il me nique bien les genoux. Enfin moi, j’ai de la chance, je suis côté couloir, je peux un peu étendre mes jambes. Le Mac Lovin est quant à lui compressé côté fenêtre. Sur la route, il y a de nombreux barrages. On n’a pas bien compris pourquoi au début, mais en fait, c’est jour de fêtes, et les gamins arrêtent tous les bus pour avoir des bonbons ou de l’argent. Suivant la méthode employée par les enfants pour stopper les véhicules, le chauffeur force ou non le barrage. Mais en fin de journée, après trois crevaisons, il n’est pas bon de rester sur la route, car ça force sévère. Au passage, c’est incroyable que l’on a crevé au milieu de nulle part et de voir les népalais arriver à réparer en une heure. D’autant plus incroyable qu’au moment où ils tombent la roue de secours, celle-ci est aussi crevée.

 

Et ce midi, c’est Dal Baht, le plat népaleusement connu. Il s’agit d’un plat de riz vapeur, servi avec des légumes également vapeurs, un curry de légumes, une galette et parfois de la viande. Cette première se déroule dans un bon bouiboui bien cradingue, et à la vue de l’assiette, on se dit avec le Mac que si on n’est pas malade ce soir, on n’aura rien à craindre dans la suite du trek. Après ce repas, je ne mangerai plus de Dal Baht pendant au moins une grosse semaine.

 

La route est étroite, avec de bons précipices aux bords, mais le conducteur fonce. Ce n’est pas comme si on était en retard. Les jumpers jouent avec le panneau « Tourists Only » (touristes seulement) suivant le niveau de remplissage du bus, mais en fin de journée, après le pognon perdu aux barrages, le créneau est de se refaire. Ça charge de chez ça charge dans les derniers petits villages. Il paraît que le népalais est connu pour être malade en bus. A voir la tête des gens et le nombre de mains devant les bouches pour, semble-t-il, retenir quelque chose, je veux bien le croire.

 

Besi Sahar, enfin. Dix heures de bus, je suis complètement vanné et la chaleur m’a laissé un mal de crâne carabiné. On nous propose de continuer jusqu’à Bhulbhule après le contrôle de notre TIMS, mais on décline l’offre. C’est bon, on a eu notre dose. Surtout qu’il y en a encore pour une heure de bus, alors que ça se fait en deux ou trois heures à pieds.

 

Le Mongolian Guest House est le premier lodge du trek. Ce n’est pas mal en fait un lodge. Bon, il n’y a pas d’eau chaude mais suite à un raisonnement très poussé, je prends une douche froide (faut bien s’habituer que je me disais… ce que j’étais idiot au début, il n’y avait qu’à pas se laver). Sur la terrasse, on se remet de la journée en regardant les gens de Besi Sahar faire leurs affaires. C’est tranquille comme village, surtout comparé à Katmandu.

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Besi Sahar

Premier repas de ce trek, chowmein (nouilles asiatiques, à ne pas confondre avec les nouilles sud-coréennes mais j’y reviendrai plus tard) avec œufs et petits légumes. Je ne m’attendais pas à ce niveau de luxe sur ce trek, ça change vachement de ceux où je dois porter tout le barda.

J1. De Besi Sahar à Ghermu (1140 m).

Premier jour de marche sur un trek qui va en compter une vingtaine d’autres, et pour une fois, cette journée commence bien. Une nuit excellente, un ciel bleu avec une température agréable, des épaules et des pieds en bon état, que demander d’autre ? Surtout qu’après déjà trois jours au Népal, les dérèglements intestinaux ne sont toujours pas à l’ordre du jour. Vais-je passer à travers ?

 

C’est peut-être cet excès de confiance gastrique que me pousse à prendre un muesli avec du lait chaud au petit-déjeuner. Ok, ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour se remettre à boire du lait, mais ça sonnait bien sur la carte. Une fois le bol en face de moi, c’est déjà moins reluisant. Tant pis, je me le tape quand même car il va nous falloir de l’énergie aujourd’hui.

 

Les gars sont contents ce matin. Avant d’emprunter la piste menant à Bhulbhule, le premier escalier du trek nous permet de quitter le village de Besi Sahar avec une magnifique vue sur la vallée, vallée que l’on s’apprête à suivre pendant un paquet de jour. Les dalles de pierre, la fraîcheur du petit matin et la végétation bien verte apportent un cadre bien sympa. Je vais même tenter à dire que cet escalier est génial… je ne le répéterai pas pour les prochains.

Mac Lovin à l'attaque

Vu sur la vallée

Direction Manang

Mais l’excitation du puceau des chemins népalais déchante vite. J’ai un sac d’une quinzaine de kilos sur le dos, et ce fils commence déjà à me fusiller les épaules. Je parie sur le fait que la journée la plus dure pour mon dos sera aujourd’hui, espérant qu’il soit tellement défoncé que je ne sentirai plus rien dès demain. En tout cas, il fait beau et chaud sur cette piste ensablée. Dire que les autres touristes ont pris le bus pour faire le trajet Besi Sahar – Bhulbhule. Une heure en véhicule contre deux à pied, je ne regrette pas mon choix et je crois que le Mac Lovin non plus. D’autant plus que la circulation n’est pas des plus chargée ce matin. Heureusement car le peu de véhicules qui passent soulèvent pas mal de poussière.

 

L’arrivée sur Bhulbhule nous offre enfin la vue sur des sommets un peu enneigés, mais pas encore ceux que nous allons côtoyer par la suite. Le temps de sortir la crème solaire et de se rafraîchir que le Mac Lovin se fait avoir par une fillette. Ce péon lui a pris un bout de papier des mains, genre c’est son numéro de téléphone. Mais non ma gueule, elle te demande juste du pognon, ce n’est pas au Népal que tu vas rencontrer du succès auprès de la gente féminine.

 

Les enfants mendieront tout au long du chemin, à coup de « sweet ? », de « pen ? » et de « boum boum ? ». Boum boum, on a mis du temps à comprendre que c’était pour avoir un ballon. Le mot d’ordre est de ne rien donner pour ne pas les encourager à mendier. Enfin, ce sont les occidentaux qui le disent, je ne suis pas convaincu que les népalais considèrent cela comme de la mendicité, mais plutôt comme un jeu réservé aux plus jeunes. De toute façon, je n’ai pas de ballon…

 

Après avoir fait comprendre à la fillette qu’elle pouvait aller se gratter, direction le premier poste de contrôle de notre ACAP. Un coup de tampon, un petit automassage, et nous voilà parti à suivre le panneau indiquant la direction de « Manang ». Six jours de marche sont nécessaires pour atteindre ce futur gros village. Et nous ne sommes pas près d’y être vu que nous sommes déjà perdus une fois quittés le poste de contrôle.  On voit bien qu’il faut prendre un pont de singe, mais on ne comprend pas pourquoi ils nous font descendre sur les berges. Ah oui, d’accord ! En fait le pont de singe métallique n’est pas terminé et il faut prendre le pont en bambous branlant pour passer au-dessus du torrent bien agité… excusez nous, on croyait que c’était une blague.

Petit pont de singe

Déjà les gars, ça rigole moins, surtout qu’une fois sur le pont, il ne manque que la musique pour accompagner la danse. Mais un cadeau nous attend de l’autre côté, la piste a disparu ! Yeah ! On retrouve un chemin en parti recouvert de dalles de pierre qui apporte un peu de folklore local. Autre spécificité du coin, les porteurs. Notre premier a un chargement consistant en des cages pleines de volailles. Mieux vaut être devant rien que pour l’odeur. Le népalais a la caisse, rien qu’à voir la gueule de ses mollets. Il nous faudra un paquet de temps avant de le distancer.

 

Les premiers lodges apparaissent avec le village de Ngadi, qui, dans nos plans, devait être l’étape du jour. Un rapide coup d’œil à la montre : 11 heures. On ne va peut-être pas déconner. Les villageois nous interpellent, nous disant « prenez le temps, mangez un morceau », mais ça ne prend pas, on continue. Le village de Ghermu semble être une bonne alternative pour se poser ce soir, tant pis si nous prenons déjà un peu d’avance sur notre planning.

Sur le chemin de Manang

Malgré la simplicité du chemin, on est tellement fort que l’on arrive à se paumer une heure après avoir quitté Ngadi. Et le chemin que l’on suit ne nous donne pas confiance, surtout avec le serpent s’échappant de sous les pieds de Mac Lovin et grimpant le bord du chemin pour se cacher. Quelle saloperie ces bestioles, c’est un petit, mais je suis grisé de le voir grimper sur le mur de terre avec une facilité et une tranquillité déconcertante. Brrr… Quelques mètres plus tard, un panneau nous fera comprendre que l’on était sur le chemin facile pour Manang. Qu’est-ce que ça doit être le difficile alors…

 

Bahun Danda, enfin, l’heure de la bouffe a sonné. Ce midi, Coca-Cola périmé et « egg fried rice » (riz fris avec des œufs), le plat des champions, avec de bons gros cailloux et des gros grains de sel. Pendant que l’on déguste nos assiettes, le mauvais temps s’installe et se dégrade suffisamment pour que l’on entende un coup de tonnerre. Un rapide regard sur mon acolyte me confirme la même chose : pas envie de revivre une expérience passée durant laquelle la foudre frappait autour de nous pendant plus d’une heure, alors que l’on était accroupi à attendre que ça passe. En même temps, Bahun Danda ne donne pas spécialement envie d’y rester non plus.

 

Pendant nos interrogations, voilà que débarque un gars que l’on surnommera super thaïlandais. Ça doit être la première fois que je vois autant de souffrance physique sur un visage aussi pâle, mais avec le sourire aux lèvres et l’excitation d’être là. Il mange plus vite que nous et décide de repartir même si la météo est pourrie. Une américaine fera de même, sauf que là, le pâle a laissé la place au rouge.

 

Bon, et nous alors ? Ce n’est pas le moment de se dire, s’ils sont partis, nous aussi, car on ne sait jamais le niveau ou l’expérience du trekkeur inconnu. Nous, on est des baltringues, on le sait, mais eux ? On prend le temps de finir nos assiettes tout en écoutant le type du lodge nous dire que l’on fera mieux de rester chez lui aujourd’hui et d’attendre qu’il fasse beau demain. En plus, il a une piscine… bon l’eau est froide, mais il dit que c’est vachement bien quand même. Bah tient… mais j’ai du mal à te croire mon gars avec ta tête de brigand. Et puis ton riz, il est plein de cailloux.

 

On se tâte encore avec le Mac (pas l’un l’autre hein !), on n’a clairement pas envie de finir encore une fois accroupi pendant une heure à attendre que ça passe. Finalement, le temps a l’air de se calmer et on prend la tangente, direction Ghermu, en mode « trace ! ».

 

La sortie de Bahun Danda est violente. Grosse ascension en pleine digestion, suivi d’un petit escalier pour nous finir. L’ambiance à la descente est également terrible. Il est 14h, mais j’ai l’impression que la nuit est en train de tomber à cause du gros temps, l’air est lourd et le silence est de mise… un goût de fin du monde à la fin de cette première journée. Avant d’atteindre notre objectif, on rencontre un jeune couple qui avait pris le bus avec nous. Ils se sont arrêtés un peu avant nous, dupés par le propriétaire de leur lodge, leur faisant croire qu’ils étaient à Ghermu. C’est les premiers du bus que l’on revoit, les autres suivront dans les futures journées.

 

Le Lonely indique que « The Rainbow » est un lodge sympa avec vue sur une cascade. Le confort de Besi Sahar est déjà loin. Je me jette dans le lit avant d’avoir testé le moelleux du matelas… erreur de débutant, mes fesses me le rappelleront. Il paraît que la douche est chaude. Mac Lovin se lance et la teste en premier. Il revient avec ses mots terribles « pour l’eau chaude, il faudrait revenir ». Bon bah, de toute façon je m’y attendais. C’est parti pour appliquer ma stratégie du trek : le gant de toilette, l’ustensile utile pour ne pas avoir à être sous l’eau froide. Manque de chance, il n’y a rien d’autre que la douche dans le local. Et ce qui est pratique, c’est que les odeurs de pied vont vite dehors avec ce petit vent passant à travers les fenêtres sans carreau. Vite, vite, vite, jette-toi sous l’eau avant de réfléchir. Raaaaaaaaaaaaaaaah !

 

Je retrouve le Mac en train d’écrire sur la terrasse, à l’abri d’une averse. Le guide avait au moins raison sur un point, la cascade en face du lodge est belle. On retrouve ce soir l’américaine de tout à l’heure, une autre avec son guide et un couple d’américains avec leurs deux enfants, leur guide et leurs porteurs. Je sais, ça fait beaucoup d’américains… peut-être à cause du fait que l’on assimile tous ceux qui parlent anglais comme des américains. C’est bizarre, une des filles passe beaucoup de temps sous la douche. On en sent même le parfum du gel douche. Soit elle n’est pas frileuse, soit nous sommes douillets. En fait, il y avait de l’eau chaude, il fallait juste demander. Arf !

J2. De Ghermu à Karte (1850m).

Tout le monde le dit, le français est un type très chiant. Râleur, tout pour lui, pensant que tout le monde doit parler français, on ne peut pas dire que notre image soit très reluisante à l’étranger. Parfois, j’ai tellement honte que je me dis belge francophone, le plus souvent quand des compatriotes s’énervent parce que le népalais/islandais/indien (autres options possibles) ne parle pas français au milieu de sa cambrousse.

 

Mais ce matin, je dois dire que l’américain vient de placer la barre très haut. Pourquoi mettre un réveil à 5h30 si c’est pour le décaler d’une demi-heure et finalement se lever à 7h ? Avec les murs en papier, autant vous dire qu’à 5h30, nous, nous étions taquets. Leurs enfants également, et au lieu de rester dans leur lit, ils ont préféré joué dans le couloir au lieu de s’endormir. Autant dire que le matin, le bonjour n’était pas de mise au petit-déjeuner (quelqu’un a-t-il un pied de biche ?).

 

Une bonne journée s’annonce donc, avec au moins sept heures de marche et un peu de dénivelé. Le muesli ayant du mal à passer ce matin, on est les derniers à partir du Rainbow, mais on rattrape assez vite la petite famille (non, ne me parlez pas, je vous en veux toujours). Après avoir quitté la piste la première journée, on revient maintenant dessus, avec la présence cette fois-ci de nombreux ouvriers à l’œuvre. On sent que les travaux sont récents, rien ne semble très stable en cette journée humide. Si en-dessous de 2000 mètres, la piste est dans cet état, qu’est-ce que ça va être plus haut…

Toujours dans la matinée, l’américaine (celle qui était toute rouge à Bahun Danda) revient sur nous, toute seule derrière un troupeau de mules. On ne sait pas où on l’a doublée celle-là, il y a des moments comme ça où l’on ne comprend pas toujours ce qui se passe. Et qui d’autre est juste derrière… mais oui ! C’est super thaïlandais ! Et un peu plus tard, on tombe sur un groupe de quatre filles, avec qui on avait pris le bus. A lire dans leurs regards, elles sont étonnées de nous voir déjà là. Bah oui, mais il faut marcher aussi les filles ! Enfin, je dis ça, je vais être puni par la suite, car avant d’atteindre le village de Tal, il y a un mur, l’occasion idéale de faire péter le gros Chipoz. Mais comment il fait ce chien de Mac Lovin à marcher tranquille ?

 

Pour ajouter à mon désarroi, l’américaine me colle aux basques alors que l’on commence à semer le reste de la troupe. En me retournant, je constate qu’elle ressemble à une machine à vapeur dans laquelle on aurait mis trop de bois. Elle explosera une fois au sommet de ce mur, et c’est la dernière fois qu’on la verra.

 

La descente qui suit nous donne une vue sur Tal. Tal est un village installé au fond d’une vallée très étroite, et au bord d’un lac. Celui-ci étant presque vide, on voyait plus de galets que d’eau, grisant ainsi le paysage. Ajouter à cela le mauvais temps qui commence à squatter, on se croirait aux portes du Mordor. On s’arrête au premier lodge, où l’on sera les seuls pour ce midi. Encore un egg fried rice et un Coca, permettant de remarquer que les prix ont augmenté… Pendant le repas, les népalais sortent le lecteur DVD et regardent un film local, l’occasion de bien se marrer avec un cinéma totalement décalé du notre.

 

En partant de Tal, il nous reste deux heures de marche avant d’atteindre l’objectif du jour, mais à peine sorti du village qu’une pluie durable s’installe. Deux écoles dans l’équipe : le style classieux et le style manouche, ce dernier adopté par un magnifique Mac Lovin en cape de pluie couleur pêcheur du dimanche matin. On ne traîne pas trop, nous n’avons pas envie de nous retrouver sous un orage. L’après-midi voit des villages plus miséreux les uns que les autres, des tirs de dynamite faisant penser à de gros coups de foudre et des ponts de singe mouillés par la pluie, et aimant se balancer sous nos pas. Heureusement, nous arrivons à Karte avant le plus gros de l’averse.

Le lodge à Karte dispose d’une vraie douche chaude, et il est bon de se réchauffer les épaules et le dos qui sont en vrac. J’ai passé la soirée à attendre de voir passer les trekkeurs de ce matin, mais ils ont dû rester à Tal, car, hormis les vaches et les locaux, personne ne passera le long pont de singe de Karte après nous. La chambre de ce soir n’est pas trop mal, même s’il n’y a pas de volets et qu’on ressent à l’intérieur les températures d’altitudes.

Ce soir, j’opte pour les pâtes au thon, mais pas la recette maison, évitant alors la mayonnaise locale de peur d’être malade. En tout cas, à force de manger du riz, ça va faire longtemps que je ne suis pas allé aux chiottes. Mais ça va, en ce moment, c’est la seule chose qui m’inquiète.

J3 et J4. De Karte à Chame (2710 m), puis de Chame à Upper Pisang (3310 m).

Eviter la mayonnaise pour ne pas être malade, j’aurai mieux fait de ne pas manger du thon au plein milieu des montagnes. Qu’est-ce qui m’a pris aussi. Mon ventre a fait des bruits bizarres toute la nuit, et au levé, il ne me faut pas trop longtemps pour comprendre que les toilettes se font vite attendre.

 

C’est donc le système digestif tout vide que je reprends mon petit bout de chemin direction Chame. La motivation et la passion du trek en ont profité pour foutre le camp sur le trône. C’est la déprime totale, et les problèmes gastriques sont toujours là. Je souris au Mac Lovin lorsqu’il me dit que les paysages sont beaux, mais au plus profond de moi, je n’espère qu’une chose, pouvoir rejoindre mes toilettes, chez moi, avec une bonne BD.

Pour continuer mon plaisir, une autre barrière de 500 mètres se présente devant moi. Rah, vie de merde. Encore une fois, j’explose. Je fais l’accordéon avec un mec qui doit trimballer une centaine de kilos de ferraille sur le dos. Lui aussi en bave, mais moi je n’ai que quatorze kilos, alors j’ai un peu honte.

 

Plein de temps plus tard, on se pose pour midi dans un lodge, histoire de faire le point pour Mac, de faire le vide pour moi, et de prendre mes médicaments du jour, j’ai nommé riz sec et Coca au format demi litre. Avant de partir du lodge et sur le chemin des toilettes, je rencontre un porteur et discute avec lui. Il amène un couple de trekkeurs népalais jusqu’au Thorung, en portant leur sac de de vingt kilos sur le dos. Ce n’est apparemment pas courant de rencontrer des trekkeurs népalais, car pour beaucoup, ils ne comprennent pas notre plaisir à marcher. Et aujourd’hui, j’aurai tendance à leur donner raison. J’essaye de me renseigner sur l’état du col mais le gars n’en sait trop rien. Ce que je suis sûr, c’est que l’on va sûrement se rencontrer par la suite.

 

C’est un homme transformé qui commence son après-midi sur le Tour des Annapurnas. Je ne sais pas ce qui m’a fait autant de bien, mais j’ai le feu cette après-midi (ou la caisse comme dirait mon acolyte). Assez en tout cas pour fatiguer Mac Lovin. C’est notre dernier après-midi avant de débarquer chez les bouddhistes de Chame. Pas grand-chose à dire si ce n’est que l’on marche toujours sur une piste, fréquentée par beaucoup de porteurs et de mules. A priori, c’est pour livrer en vivres Chame, et pour certains d’entre eux Manang et les villages entres.

A Chame, on se loue un petit cottage isolé avec du papier à bulles sur les murs et un thermostat bloqué à 5°C. Une bonne soupe à l’ail et des momos font office de repas. La nourriture locale commence à me rendre fou. Je n’arrête pas de penser à un bon sandwich à la rillette. Au lieu de cela, c’est riz ou pâtes. Quand j’essaye un autre plat, ça se concrétise souvent par une mauvaise surprise. Et prenons le temps de parler un peu de la magnifique idée de Mac Lovin qui consiste à manger la soupe à l’ail pour se préparer à l’altitude. Le seul changement que j’ai vu, c’est que chaque nuit, c’était la fête dans mon bide, et qu’au petit matin, quand le Mac ouvrait son duvet, ça sentait la mort.

Je grise le tableau mais il faut avouer que le pain tibétain recouvert de confiture au matin du J4 envoyait bien du lourd. Je n’ai pas mangé de fruits depuis tellement longtemps que le gout de la confiture explose dans ma bouche et que j’ai failli en pleurer… heu hurler, dans la salle commune.

 

Après un J3 que je qualifierai de journée de plein le cul, J4 commence super bien. Il fait enfin beau, avec un magnifique ciel bleu. On arrive en territoire bouddhiste, et le chemin apporte son lot de chortens et manis, beaucoup plus dépaysant que les lodges en ferraille des premiers jours. Surtout que maintenant, nous sommes entourés de hautes montagnes, à nous blaser d’observer des sommets de 6000m.

 

La pluie des premiers jours à laisser des traces par ici, et on commence à marcher dans la neige. Les népalais tibétains sont des gens très sympas, ils s’arrêtent pour tailler le bout de gras (en anglais dans le texte) et savoir ce que nous faisons comme parcours, le tout sans arrières pensées. Une traversée de forêt me rappelle le livre que Miss m’avait offert avant de partir, et maintenant que je suis là, ce que je vois est bien loin de ce que je pouvais imaginer (dans le bon sens j’entends).

Depuis Chame, les touristes trekkeurs se font de plus en plus présents autour de nous, et les lodges sont de plus en plus remplis pour les repas et les nuits. Ce midi, alors que je me dis que les patates vapeur, c’est la dernière fois, tout le monde montre du doigt la montagne derrière nous. Tout ça pour des chèvres… bleues peut être mais ça reste des chèvres.

De l’après-midi, je ne me souviens que du village de Pisang, qui possède deux quartiers. Celui du bas, par lequel on entre dans le patelin, et celui du haut. Et ce Mac Lovin qui me balance qu’on doit dormir dans la partie haute, alors que mon corps a tellement mal partout qu’il ne précise même plus les endroits. Il m’envoie juste l’information « mal ».

 

Une fois au lodge, on est maintenant à 3300 mètres d’altitude. Jusqu’au Thorung, je n’aurai jamais été aussi haut de ma vie. En France, on ne remarque pas que l’on est en train de respirer. A Pisang, respirer commence à devenir un effort, et courir dans les escaliers nous plie en deux à chaque fois en haut. J’ai l’impression d’être un gros lardon qui ne fait pas de sport et qui s’essouffle rien qu’en se déplaçant. Alors qu’en fait, j’ai déjà tellement perdu de poids que mes pantalons ne tiennent plus sur mes hanches sans ceinture.

La soirée est paisible. On se retrouve avec un couple de canadiens, une jeune canadienne et un couple de hollandais. L’ambiance est plaisante et on se marre bien à entendre les canadiennes parlaient en français. Quand tout d’un coup, un son de moteur d’avion se fait entendre. Il s’agit en fait d’une avalanche dévalant les pentes de l’Annapurna II, sur l’autre versant de la vallée. Superbe spectacle surtout lorsque l’on est en sécurité. Mais les esprits sont maintenant occupés à ruminer toutes les histoires autour du mal des montagnes, et à calculer les chances que l’on aura à passer le col sans encombre. Chaque groupe de trekkeurs possède son petit truc. Nous, c’est une boisson énergétique à l’abricot, fabriqué à Clermont-Ferrand. Prévue pour donner un coup de boost quand ça caille, nous verrons bien si elle aura un quelconque effet sur les pentes du Thorung. Mais on pense au Thorung, ils nous restent encore cinq jours avant de l’atteindre...

 

Ce soir est aussi l’occasion pour moi de prendre ma deuxième « douche » chaude. La technique du gant de toilette est enfin utile, car les tuyaux ont gelé et la douche consiste en fait à un seau d’eau chaude. Mais au moins, je sentirai bon.

 

Avant d’aller se coucher, petit repas à la bougie. Une sonnerie de téléphone dans cet endroit surréaliste nous ramène tout de suite dans le 21e siècle. Entendre le népalais parlait à un népalais en népalais au téléphone est excellent. De quoi se mettre de bonne humeur avant de retrouver son petit lit.

J5. D’Upper Pisang à Nwaghal (3660 m).

Malgré la volonté de la veille à passer une bonne nuit, le réveil est l’occasion de méditer sur une nuit difficile. Il faut dire, à force de lire et de relire le guide, j’en aurai presque le mal des montagnes, et je me suis rêvé avec des difficultés à respirer. S’ajoute à cela mon duvet, qui est un poil trop petit pour moi, j’ai également rêvé que j’étais un saucisson. Etrange ensuite au réveil quand je m’aperçois que non, je suis bien un humain. La méditation sera de toute façon que de courte durée, l’odeur régnant dans la chambre et le hollandais se prenant pour un crieur d’annonces nous poussant à filer au petit-déjeuner (non, ce n’est pas parce qu’on est tous les deux européens qu’on doit être copain…).

 

Nwaghal, l’étape du jour, n’étant qu’à une petite journée de marche, on se décide avec le Mac d’aller visiter les ruelles d’Upper Pisang.

De ruelle en ruelle, nous finissons par arriver au monastère placé sur les hauteurs de Pisang. Ça nous change grandement des nouveaux lodges, et on se sent encore plus loin de chez nous en observant ces habitations. Au monastère, on rencontre un moine bouddhiste qui nous propose une visite et de nous expliquer sa religion. Une chose est sûre, un temple bouddhiste, c’est coloré. Le moine (à peu près de nos âges, il fait un stage de six mois dans le coin… surréaliste) nous explique que le bouddhisme est une religion très pacifique, et que si je prie pour avoir quelque chose, il faut quand même que je me bouge les miches pour l’avoir, et en plus, il faut que je vienne ensuite dire merci. Il nous explique également que les drapeaux népalais sont en fait des prières écrites, permettant au vent de les transporter à travers les cieux. Comme ça, on gagne du temps à ne pas les lire, et on peut retourner à nos vacations. On donnera un petit quelque chose en partant, après avoir écrit nos noms pour que les moines prient pour nous, et nous portent chance.

Le temps de redescendre au lodge pour récupérer nos sacs, nous voilà de nouveau sur le chemin direction Nwaghal, via le upper trail. Les senteurs de pin et de résine, et la marche sur la ligne de niveau sont bien agréables en ce matin frisquet mais ensoleillé. Tout ça nous met en bonnes conditions avant de se taper un mur de 500 mètres. Un petit pont de singe avant de commencer et bim, explosion du gros Chipoz dans la montée. Ça commence à devenir une habitude… enfin explosion, seul Mac Lovin me met une misère, avec les népalais. Les autres restent loin derrière. En haut de la pente (putain j’ai la dalle), on trouve un petit village du nom de Ghyaru avec son chorten et sa belle vue.  Très joli, mais on ne s’attarde pas, j’ai faim et le Mac aussi. Tiens, le groupe de filles formé à la sortie du bus. Et Brigitte, la canadienne de la veille ! Oui, oui, tout ça, tout ça, trois petits points, mais nous on se casse. Mon œil de lynx trouve une marque que personne n’a vue (moment de gloire du trek), nous indiquant de poursuivre sur un chemin plein de neige, de boue et de paysages à couper le souffle. Tout le monde est là : Annapurna II et IV, et le III aussi, enfin je crois.

Presque quatre heures plus tard, nous voilà enfin arrivés à Nwaghal. Un bon plat de patates sautées (ouiiii) et deux œufs durs m’aident à récupérer de la matinée, alors que Mac Lovin regrette ses choewmins mal cuites. L’après-midi est consacré au repos, avec une petite ascension sans sac au-dessus de 3800 mètres. Mais un mal de crâne carabiné dans l’ascension me rappelle à l’ordre et je passerais la majeure partie de l’après-midi au lit avant le repas du soir.

 

J’écrivais plus haut que les français n’étaient pas parmi les meilleurs touristes du monde. Et histoire de se sentir moins seul en fond de tableau, des sud-coréens ont débarqué dans notre lodge pour le repas du soir. Alors forcément, quand ils laissent la porte ouverte après leur innombrables entrées et sorties, le froid d’une nuit à plus de 3000 mètres s’engouffrent dans la salle commune. Mac Lovin est un gars plutôt calme d’habitude, mais après avoir lâché un « putain d’asiat’ », il leur fait comprendre avec la finesse d’un bûcheron qu’une porte, ça se ferme.

 

Forcément après, c’est silencieux dans la salle. Le moment rêvé pour essayer les « finger chips » qui se révèle être les frites de ma grand-mère. Après les journées riz pâtes, j’en ai chialé tellement c’était bon. Un grand moment de bonheur. Accompagné de la soupe à l’ail vivement recommandé par Mac Lovin qui s’avéra être la dernière de ce trek, quelques heures de digestion plus tard.

J6. De Nwaghal à Manang (3540m).

Au matin de ce sixième jour de trek, une routine pas désagréable s’est installé : se lever, manger, marcher, manger, marcher, manger et dormir. Si au passage, je peux carotter une vue sympa sur les montagnes… Aujourd’hui, je me sens confiant sur la suite du trek, et surtout le passage du col. J’ai eu trop chaud dans mon duvet, et les nausées et les maux de tête sont partis. Un bon petit-déjeuner, une bonne histoire du taulier (sur un moine coréen venu méditer dans son lodge pour un mois, et qui ne s’est toujours pas décidé à repartir malgré plusieurs années), et direction Manang.

 

Sur le chemin rejoignant Manang, c’est le calme avant la tempête de trekkeurs. La vue est superbe ce matin et le chemin fantastique. Le genre de chemin que je voudrais dans mon jardin (mais bon, vous verriez la taille de mon jardin aussi). D’un côté, les Annapurnas enneigées, et de l’autre, des montagnes plus basses dignes de l’Arizona. Deux heures à marcher sur une autre planète avant d’atteindre, en fin de matinée, le plus gros village de ce début de trek.

Nos plans sont de rester deux nuits sur place, et durant la journée de repos, se faire un 4000m. Etant arrivés tôt sur place, et Manang étant la ville du repos, on se décide avec Mac Lovin à aller vérifier nos mails, vérifier si notre traceur GPS fonctionne et donner un peu de nouvelles le cas contraire. Pas de mails de mes proches, normal, mais je suis un peu déçu. La vérification de mon compte en banque et la vue d’une erreur des impôts me ramènent directement aux problèmes quotidiens en France. Le choc. Je me suis senti par la suite comme ce village de Manang, perdu entre deux mondes. Le quotidien en France et le quotidien au Népal pour moi, la vie népalaise et la modernité occidentale pour le village. La vue des jeunes de quinze ans en tongs, avec des pierres sur le dos, qui vérifient leurs sms est un anachronisme garanti.

 

Nous retrouvons encore une fois des bouilles que nous avons déjà croisées. Tout le monde nous indique qu’au « Tilicho Guest House », il fait chaud, c’est propre, et il y a de l’eau chaude. Une fois sur place, c’est vrai que ça change des premiers lodges, surtout avec les américaines sur Facebook. Au moins la douche fut un vrai bonheur.

 

L’après-midi est l’occasion d’aller se perdre dans les alentours et de manger du dénivelé, direction Praken Gompa à 3945 mètres. Dans le bouquin offert par Miss avant de partir, on pouvait lire que l’auteur (Christophe Migeon, un tueur) recevait une bénédiction de la part d’un vieux moine bouddhiste de 94 ans. C’était en 2007. Le chemin est sensé partir depuis l’entrée Est du village, mais il s’avère qu’après un petit moment, la technique du tout droit direction l’objectif (appelée couramment technique du sanglier) semble plus être la plus efficace. 400 mètres plus haut, on se rend compte que le vieux est mort et qu’il n’y a plus rien. Une petite pause quand même sur place pour savourer l’ivresse de l’altitude. C’est l’endroit le plus haut auquel je n’ai jamais été, jusqu’à demain. Un petit mal de tête s’installe, et puis s’en va. Je ne pense pas que cela soit le MAM (mal aigu des montagnes), plutôt de la fatigue et des carences. J’en ai tellement marre de la bouffe locale que même une banane me ferait envie. Et Dieu sait que je déteste les bananes ! Des fruits et légumes frais surtout. Et de la viande. Sandwich à la rillette !

Une fois au lodge, je me perds dans mes pensées en regardant ce jeune indien trop con. Le gars, musique à fond dans ses oreilles essaye d’interagir avec un serveur et son porteur, tous deux ne parlant pas anglais. Il nous dira par la suite que son porteur est tombé dans l’eau glacé aujourd’hui, et à regarder son visage, le porteur s’en souvient encore.

 

[…]

 

Petite discussion avec le couple de népalais, rencontré lorsque j’étais malade il y a quelques jours. Super sympa. Et une fois parti, on discute à nouveau avec la canadienne de Upper Pisang.

J7. De Manang à Yak Kharka (4020 m).

Vous l’aurez sûrement remarqué, le récit du sixième jour se finit n’importe comment. Comme si l’auteur avait dû gérer une situation en urgence.

 

Sachez-le : avec les kilomètres d’intestins qu’on a dans le ventre, il est possible qu’une fois en altitude, vous rencontriez des problèmes de dépressurisation. J’ai donc eu la chance de réussir un hat trick aux toilettes avant de me coucher, puis de passer toute la nuit à continuer mes aller-retour pour que la pression de mon système digestif s’harmonise avec la pression de l’air extérieure. L’opération s’arrêtera au petit matin, avec au bilan, nos deux rouleaux de papier toilette morts au combat, des abdos en feu et des placards sous les yeux.

 

Je n’arrive donc pas trop à me motiver à manger quelque chose au petit-déjeuner, mais ça, c’était avant que je me force à avaler des tartines beurrées, et que je redécouvre le goût si merveilleux de toasts recouverts de beurre fondu. C’était tellement un moment de bonheur pour moi que j’en ai acheté un grille-pain en rentrant.

 

Mac Lovin a également passé une nuit moyenne. C’est peu dire vu le bordel que j’ai dû faire. Après une rapide discussion, le couperet tombe : Manang nous fout la loose. Personnellement, j’aurai plutôt dit le couple de népalais, comme je suis malade à chaque fois que je les vois… Nouveau plan donc, on zappe l’acclimatation à Manang et on continue en direction du Thorung La. Après tout, nous avons déjà passé quelques jours au-dessus de 3500, et Manang nous semble trop maléfique pour que l’on puisse s’y sentir à l’aise. Le mauvais temps nous pousse aussi à continuer et puis, au pire, on a du DIAMOX et on peut toujours faire demi-tour en cas de mal des montagnes. Une autre motivation pour quitter cette place de l’enfer : le groupe de vieux français (surnommé les babas treks). Ils sont arrivés en même temps que nous, et nous n’avons absolument pas envie de passer le reste de nos jours avant le col avec eux, tellement… qu’on est différent.

 

A partir de maintenant, et jusqu’au passage du col de Thorung, on ne marchera plus que des demi-journées, à cause de l’altitude et du besoin d’acclimatation. Le chemin de ce matin traverse de magnifiques paysages, comme nous en avons tant trouvé au Népal. Le mauvais temps limite la portée du regard, mais la haute montagne réussit à faire son effet. Je me sens dans un autre monde. La grimpette de 3500 à 4020 mètres doit se faire selon le Lonely Planet en deux heures. Sans lambiner, et tout en étant les plus rapides de cette matinée, on a dû mettre trois heures, trois heures trente. Tous les trekkeurs que l’on va rencontrer maintenant feront le passage du col avec nous. En discutant au lodge de Yak Kharka, on ne sera à priori que trois personnes à le passer sans guide. Le niveau de ces derniers n’est pas des plus réconfortants, je préfère décider par moi-même de ce que l’on peut faire ou non. La neige est de plus en plus présente et on espère que le col est encore praticable. Pour l’instant, nos informations nous disent que oui, mais le service météorologique local n’est pas des plus fiables…

La respiration commence à être difficile. J’ai l’impression qu’une chape de plomb me recouvre et remplir mes poumons d’air frais n’est pas chose facile. Et ça caille maintenant. Le lodge ressemble plus à une vraie habitation qu’au début du trek, mais ce n’est pas la fête non plus. Je suis en train d’utiliser mes dernières cartouches d’un point de vue habillement. Encore deux nuits et on sera de nouveau à 3700 mètres avec la chaleur et un air à la bonne pression.

 

Après le repas du midi, on se décide avec le Mac d’aller faire un petit tour histoire de se dégourdir les jambes à 4300 mètres. Les premiers yaks apparaissent : ces animaux sont comme des grosses vaches poilues ayant fumées de l’herbe tellement elles sont relaxes.

La soirée consiste en un petit repas, un lit bien froid et une nuit avec ma poche à eau dans le sac de couchage pour éviter qu’elle ne gèle dans la nuit. Le bide va mieux, mais le SMECTA de prévention est maintenant de rigueur. Un petit conseil pour aller aux chiottes à cette altitude : l’urine gèle sur la porcelaine, alors en cas d’attaque, regardez au moins où poser les pieds pour éviter de tomber.

J8. De Yak Kharka à Yak Kharka.

Rien qu’au titre de cette huitième journée, vous pouvez sentir le but…

 

J’ai passé une super nuit à 4000 mètres d’altitude. Pourtant ce n’était pas gagné. J’avais en effet l’appréhension que les légumes du souper n’étaient pas une bonne idée, puisque la dernière fois où j’en ai mangés, c’était la nuit de la dépressurisation. Passer ma nuit aux chiottes, j’ai déjà donné. En tout cas, une nuit dans un bon duvet avec le ventre qui ne gargouille pas, c’est quand même le bonheur. Mais s’il faut chaud dans le duvet, en ce petit matin, ce n’est pas le cas dans la chambre, et il faut beaucoup de motivation pour sortir et revêtir ces vêtements refroidis par la nuit. Ce n’est pas ma poche à eau qui va m’aider à étancher ma soif, le tuyau s’est échappé du duvet dans la nuit, et l’eau a gelé à l’intérieur. Vivement que l’on passe le col pour retrouver de l’air d’une part (et pour que j’arrête de vous bassiner avec ça), et d’autre part que l’on puisse retrouver des températures plus raisonnables. Et surtout, que l’on puisse de nouveau se doucher, car ce n’est pas la fête en ce moment, même si le couple de la chambre d’à côté nous a gentiment refilé ce matin leur seau d’eau chaude.

 

Briefing au petit déjeuner : le plan de la journée sera de trois à quatre heures de marche pour atteindre Thorung Phedi. Vu la montée en altitude et le risque de se prendre un but, on essaye aujourd’hui le DIAMOX, qui ne doit normalement pas se prendre en prévention, mais uniquement au cas où l’on est déjà atteint par le MAM. Néanmoins, l’histoire du népalais qui a dû quitter lodge dans la nuit, direction Manang, car il était trop malade, refroidit les esprits, et on se décide à prendre les médicaments en prévention. Si seulement on ne l’avait pas fait…

 

Au moins, les toasts au beurre du petit-déjeuner sont énormes : c’est comme si la Mama népalaise avait plongé le pain dans du beurre fondu. Ça pisse le beurre de partout. Trekkeur au régime, s’abstenir. Mac Lovin n’est pas de mon avis, mais, roh que c’est bon. Dommage pour lui, il a décidé d’essayer une canette de jus d’orange et ça n’avait absolument pas le goût de l’orange. En fait, ça n’avait pas de goût du tout.

 

Revenons un instant sur la Mama népalaise si vous me le permettez. La cuisine du lodge de Yak Kharka est absolument magique. Imaginez une pièce crasseuse avec une tête de pieuvre (la Mama) et pleins de tentacules (les autres personnes). Et dès qu’on y va pour demander un plat ou une boisson, la tête nous regarde et envoie un tentacule. Géant.

 

Sur le chemin, je m’aperçois que j’ai une de ces caisses ce matin. Les rôles sont inversés aujourd’hui, car le Mac Lovin est à la peine. Le DIAMOX fait son effet pour moi mais semble avoir cassé le Mac. Le chemin est grandiose, et j’ai l’impression de marcher sur la Lune. On en profite pour prendre des photos de nous deux à côté des hauts sommets, ainsi que notre première photo de groupe. Le Lonely est encore aux choux niveau timing, ou alors, il ne fournit que des temps pour trekkeurs avec porteurs. Mais moi, après huit jours de trek, je l’aime mon sac. Je ne sens plus mon dos mais je l’aime. C’est ma maison. Ce qu’il contient m’a coûté un bras mais mon équipement m’aide à affronter le froid et la boue de ce matin. Le porter ajoute à l’aventure, d’autant plus que l’on est parmi les rares trekkeurs sans guide ni porteurs. Ce matin, le chemin hésite entre la neige, la glace et la boue. Et j’avoue, les passages verglacés à flanc de montagnes, c’est un peu limite.

Arrivée à Thorung Phedi, je suis gaugie (c’est-à-dire recouvert de boue). Le « Welcome to Thorung Phedi » (bienvenue à Thorung Phedi) rend notre arrivée solennelle. Mais je sens qu’ici, l’environnement m’est hostile. Tout est sauvage autour de nous. Le froid mord à travers les vêtements, et le manque d’oxygène plus le manque de pression nous donnent l’impression étrange d’être écrasés sur nous-mêmes. C’est très désagréable, et la première pensée cohérente qui me vient à l’esprit est qu’il ne faut pas rester là. On ne sent vraiment pas bien et Mac Lovin abdique le premier, juste après avoir mangé au lodge perché à 4500… enfin un lodge, ça ressemble plus à un camp de base. On se retape donc le chemin en sens inverse pour Yak Kharka, au plus vite avant que la fin de journée apporte son froid trop vif, et surtout avant que les lodges soient pleins. Le moral est dans les chaussettes cet après-midi, et le DIAMOX commence à avoir des effets secondaires (je pisse tout le temps). Même si l’on se dit que l’on a du rab en jours, repartir en arrière n’est jamais un moment de bonheur. Et la pression monte d’un cran car demain, il faudra gérer l’échec de la veille…

 

On retrouve une chambre dans le lodge de la veille et les sourires de compassion de la Mama et de ses collègues nous apportent du réconfort. Bizarrement, le peu de descente suffit à me donner l’impression de retrouver de l’air et je suis un peu euphorique ce soir. C’est d’autant plus encourageant que je vois les autres trekkeurs souffrir à cause de l’altitude. Ah merde… les babas treks sont là !

 

Comme je l’ai écrit précédemment, il s’agit d’un groupe d’anciens, français de surcroit, dont le leader est un homme ayant à son actif plusieurs treks au Népal. En cette soirée multiculturelle, ils sont bruyants. Tout le monde se marre en les écoutants même si les autres trekkeurs ne doivent pas comprendre un mot de ce qu’ils disent. Mais c’est vrai qu’ils sont drôles à regarder. Le reste du groupe ne devant pas être des habitués de la haute montagne, voire de la montagne tout court, ils prennent pour argent contant tout ce que dit leur leader. Et il en dit des conneries ce con. Une des femmes a du mal à respirer, mais l’autre lui dit pour la rassurer que ça va passer et que ça ira mieux demain à 4500… Elle est fatiguée et il lui donne du DIAMOX pour la nuit. Vu le nombre de fois où j’ai été pissé à cause de cette saloperie, elle n’est pas prête de récupérer cette nuit.

J9. De Yak Kharka à Thorung Phedi (4540 m)

La montée sur Thorung Phedi au petit matin se fait plus facilement que la veille, et c’est avec un sourire moqueur que nous accueille le propriétaire du lodge : « try again ? » (vous essayez encore ?). Après un bon déjeuner, l’attente de l’après-midi est longue et stressante. Il y a bien un américain et un israélien qui nous font marrer à vouloir atteindre le dernier lodge à 4800 mètres alors qu’ils sont déjà morts, mais tout à Thorung Phedi te met la pression, et ces distractions ne durent pas longtemps.

Vu d’ici, le col à 5416 mètres de haut semble être un mur à franchir, et il ne faut pas tomber malade lors de l’attente du départ, prévue à 6h. Au menu demain, 900 mètres d’ascension dans la neige pour un peu plus de trois heures de marche non-stop (cinq heures au pire). Je vais faire tourner mon lecteur MP3 pour la motivation, car pour le moment, on n’a jamais fait autant de dénivelé avec nos maisons sur le dos. De l’autre côté du col, c’est un peu comme la terre promise : fin de la peur d’avoir à faire demi-tour, retour d’une pression atmosphérique digne de ce nom, élévation des températures, de la nourriture pas chère, et des journées entières de marche. Même si hier, nous avons dû marcher toute la journée, depuis Manang, les journées restent courtes, avec de la marche que le matin. Le but recherché est d’être au mieux avec l’acclimatation. En parlant de celle-là, je me sens paré, tout comme le Mac Lovin, avec nos nuits successives à 3300, 3700 puis 3500 et deux nuits à 4020. On se sent déjà mieux à Thorung Phedi niveau respiration, surtout par rapport à hier. Mais vivement que l’on quitte ces hauteurs pour se reposer physiquement et psychiquement. Et puis, le froid commence à mordre, surtout dans l’inaction.

 

C’est au tour de Mac Lovin aujourd’hui d’avoir des problèmes gastriques. Il essaye de battre mon record de sept fois en une journée, et il y est presque. La pression est paradoxale au pied (Phedi) du Thorung La (col). Je viens de faire l’erreur de regarde ma montre qui m’indique une pression de 495 mb, contrastant avec la pression mentale consistant à faire gaffe à la moindre information corporelle ou extérieure. Il faut sans cesse lutter pour faire la part des choses entre symptômes réels et psychosomatiques. Et putain que ça caille ! Si l’on compte ma couche de crasse, j’en suis actuellement à trois pour les jambes et quatre pour la partie haute de mon corps. Je prévois juste une couche coupe-vent supplémentaire pour l’ascension de demain, et je regrette de ne pas avoir prévu de doudoune.

 

Après avoir essayé un livre de Dickens (en anglais) abandonné dans le lodge, on fait le plein de bouffe pour le lendemain, car il n’y aura pas d’étape lodge le midi. Au menu, trois mars chacun et un paquet de Pringles. Il va falloir manger correctement ce soir, et heureusement, les tauliers nous offrent le réchaud sous la table pour apporter un peu de chaleur. Quoique la chaleur humaine est top ce soir. La pression rapproche les hommes et on partage tous la même grande table. Autour de nous, il y a un jeune italien qui arrive directement de Manang et qui ne sait pas ce qu’est le MAM, ainsi qu’un jeune londonien qui semble avoir la caisse. Ils ont des gueules de tueurs de montagne ceux-là. Un ukrainien arrive du lodge d’au-dessus pour récupérer des affaires. Ils faisaient un tour cette après-midi avec sa femme jusqu’au lodge du dessus pour s’acclimater, mais elle est tombée malade et lui a sommé d’aller chercher les affaires en bas plutôt que de redescendre avec lui. La sommation ayant dû être douloureuse, il se met tout d’un coup à nous apprendre les règles du bridge dans un mélange d’ukrainien et d’anglais. C’est la grosse marrade avec le trekkeur anglais, et Mac Lovin perd le premier. On déclarera l’ukrainien vainqueur parce que bon, on était quand même en train de manger. Lors du thé de la digestion, un couple slave fredonne des chants tristes de leur pays qui me font penser que l’on va tous mourir demain ! L’ukrainien repart, les gens vont petit à petit se coucher. Nous faisons de même, après avoir commandé le petit déjeuner du lendemain. Le taulier est étonné, car on demande pour 6h, et il semble que les gens d’habitude partent plutôt vers 3h… Une fois dans la chambre, même routine que d’habitude : poche à eau dans le duvet avec les vêtements pour le lendemain et sac pour vomir au cas où sous l’oreiller. Cette nuit s’annonce grandiose…

 

C’est bizarre, les babas treks n’étaient pas là ce soir…

 

De retour en France, et depuis cette journée, je pense souvent avant d’aller me coucher aux personnes qui sont en train de flipper à Thorung Phedi et une petite pensée va vers eux pour le passage du col.

J10. De Thorung Phedi à Ranipauwa (3710 m).

Réveil à 5h45 à Thorung Phedi : le gars vient de passer une petite nuit, qui a commencé par un petit coup de flippe suite à des soucis de respiration. Suivi par de mauvais rêves, et la nuit s’est conclue par le bruit des trekkeurs partant à l’assaut du col à partir de 3h du matin. La dream team est la dernière à quitter la place après un petit déjeuner bien chaud, qui a fait vachement du bien. Il fait tellement froid dans la chambre que des cristaux de glace sont apparents sur la face intérieure des carreaux.

Au moment de partir, le soleil commence à pointer son nez et mon lecteur MP3 crache du Coldplay (The Scientist) dans mes oreilles. Le lecteur, je ne vais pas le garder bien longtemps car le câble s’entortille un peu partout dans mes fringues. Je n’ai pas envie de rester arrêter longtemps sur cette première pente, à l’ombre, pour démêler, ça caille tellement que l’on se refroidit très vite. Les premiers 300 mètres de dénivelé s’avalent sans soucis pour ma part, et le Mac Lovin trace devant pour se réchauffer. Petit arrêt au niveau du dernier lodge à 4800 pour reprendre un bout de souffle et boire cette boisson auvergnate à base d’abricot. Ça réchauffe et ça fait du bien, surtout lorsqu’elle est secondée par les rayons du soleil commençant à passer par-dessus les crêtes environnantes.

 

4800 mètres… dingue ça. Mais encore plus dingue : les babas treks ! Enfin, juste la malade de Yak Kharka marchant à côté d’un yak, les autres étant apparemment encore au petit-déjeuner. Cette femme part devant car elle est morte et elle a décidé de louer un yak pour faire le chemin. Ne sachant pas qu’il a neigé, et le yak galérant déjà pour avancer tout seul, elle doit commencer par marcher d’elle-même. Quand j’arrive à son niveau, elle est assise dans un mètre de poudreuse, complètement déboussolée et ne sachant pas ce qu’elle fout là. « Je peux vous aider madame ? Il ne faut pas rester là ! » Elle m’envoie me faire foutre… grosse conne. Ce qui me dégoute le plus, ce sont les népalais qui essayent de l’aider alors qu’ils sont en basket les pieds complètement gelés. Ils me font mines de continuer mon chemin, car c’est peine perdue.

 

Je retrouve plus tard l’israélien et l’américain de la veille, en pleine détresse eux aussi. C’est la première fois que l’israélien marche dans de la neige poudreuse « are you used to walk in this condition ? » (tu sais marché dans la neige ?). Waouh gars, tu n’es pas dans la merde toi…

 

La suite de mon ascension se fait avec la peur pour ce petit monde, et mon cœur bat la chamade au niveau de cette corniche tournant sur la gauche. Je suis dans un autre monde. Je m’arrête un instant pour observer autour de moi. Le Mac est devant. Plus personne autour de moi. C’est magnifique. La pensée de pouvoir mourir ici débarque dans ma tête, et ce, d’une putain crise cardiaque. Et là je me dis, bah tant pis, quitte à mourir un jour, autant que ça soit ici. Quelques mètres plus tard, je reprends mes esprits et retrouve le Mac Lovin à 5000 mètres pour une dernière pause. La flotte a gelé dans les sacs, faudra attendre la descente pour pouvoir boire un coup. On est maintenant plus haut que n’importe quel point en France. On repart, le Mac a une de ces caisses ce matin, j’ai du mal à suivre. Deux fausses arrivées plus tard, je l’aperçois au col avec l’italien. 5416 mètres, la libération, je l’ai fait. Putain que c’est bon. Et en trois heures en plus, j’ai envoyé ce matin. Grosse embrassade avec le Mac, puis avec l’italien qui ne sait plus où il est : « I feel hard guys ! » (je me sens mal les mecs !). Heu, mon gars, il faut que tu redescendes au plus vite. On prend deux trois photos histoire de prouver que l’on était là, mais on ne tarde pas, ça caille très très fort ici (on parle de -15°C) et le vent commence à être violent. Redescente donc vers Muktinah avec 1700 mètres de dénivelé négatif.

Cette descente sera froide et raide. J’ai encore l’impression de marcher sur la Lune. On se dépêche de descendre un gros bout avant de faire enfin notre première vraie pause. Enfin de l’air pour pouvoir respirer normalement. Je réalise, ça y est on a passé cette foutue barrière du Thorung. Le changement de vallée me rend un peu triste, on suivait l’autre depuis le début, mais la magie du trek des Annapurnas opérant, le changement de vallée apporte un changement radical de décor. Il faut chaud par ici et sacrément sec. Les couches tombent comme des mouches, ou comme un Mac Lovin dans un névé. Lors de la descente, on recroise l’italien qui se sent mieux. Le temple de Muktinah apparaît, centre de nombreux pèlerinages avec en décor de fond, le Dhaulagiri, un 8000 mètres monstrueux, solitaire parmi ces « petits » 6000.

Maintenant que le col est franchi, j’ai l’impression de commencer un nouveau trek. La douche chaude est magique, la première depuis Manang. Je suis un homme nouveau qui sentirait presque bon. J’ai l’impression d’avoir du liquide dans les poumons mais autrement ça va bien. On recroise dans Ranipauwa, le village à côté de Muktinath, la népalaise de Manang. Elle nous enchérit d’un « it was fast ! » (c’était rapide) lorsqu’on lui dit notre temps pour rejoindre le col. A Ranipauwa, la vie des népalais est tranquille, et on se perd dans nos pensées à regarder les hommes faire du tir à l’arc. Au lodge, on rencontre aussi un couple de russes qui veut faire le col dans l’autre sens (les fous) et un couple totalement barré d’australiens qui ont oublié de mettre de la crème solaire.

 

Avant d’aller se coucher, petit repas plein de déception, car on avait faim de bonne bouffe. Mais ça ne nous démotive pas à parcourir le trek original, c’est-à-dire entièrement à pieds, et à ne pas prendre le bus comme initialement prévu. Que trois jours de marche pour rejoindre Tatopani, au lieu d’un après-midi en bus, ce n’est rien !

J11. De Ranipauwa à Kagbeni (2840 m).

Aujourd’hui marque le début de la seconde partie du trek, dont le principal objectif est maintenant le Sanctuaire des Annapurnas (même si le tour n’est pas tout à fait terminé). En se réveillant ce matin, et devant ce thé à la menthe (dommage qu’il ne soit pas bédouin style), on regarde avec Mac Lovin la route à parcourir afin de rejoindre Tatopani. Ce changement de plan nous prive de jours de repos avant le retour en avion, mais on a trop peur de s’emmerder en ville, alors que l’on peut encore profiter de la montagne.

 

Avant de quitter Ranipauwa, une petite visite du temple de Muktinah s’impose. Après tout, ce temple est le but de nombreux pèlerins, et se trouve être un site très connu des indiens et des népalais. Ce qui prouve, si l’on souhaitait une démonstration, que je ne suis ni indien et ni népalais, car je ne connaissais pas… en même temps, je pensais que Limoges en Alsace il n’y a pas si longtemps…

 

Dans le temple, beaucoup de chortens et de lieux de prière, avec notamment les 108 figurines qui crachent de l’eau. Ces dernières offrent un niveau de détails assez spectaculaire. La visite reste néanmoins un cran en dessous de ce qu’on a pu voir à Upper Pisang, sûrement dû à l’absence de guide (spirituel ?) cette fois-ci.

De retour au lodge, on récupère nos maisons et on paye l’addition. Direction ensuite le village de Jhong qui n’est pas du tout sur notre route et exige un détour. Le détour vaut pour deux heures aller-retour si vous souhaitez observer de près les ruines d’une forteresse, mais il offre une chance de quitter l’autoroute du trek. C’est l’occasion pour nous de nous rapprocher un peu de la vie quotidienne normale des népalais. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les vrais villages changent des villages du trek. Les namaste sont sincères et pas un touriste dans le coin. C’est vraiment dommage que l’on ne parle pas le népalais car j’aurai bien taillé le bout de gars avec ces gens.

 

Jhong est très proche de la région du Mustang, sous forte influence tibétaine, et notre permis de l’ACAP atteint ici une de ses limites de validité. Un chemin existe entre Jhong et Kagbeni (l’objectif de la journée) mais on n’a pas les autorisations pour l’emprunter. Retour donc à Ranipauwa pour reprendre le chemin du trek, après une petite pause déjeuner, l’occasion pour moi de manger mon premier Mars non périmé (au jour près). En se dirigeant vers le restaurant le plus au sud du village, on croise les babas treks et son chef… Pourvu qu’ils ne fassent que la première partie du trek comme le font la plupart des trekkeurs.

 

L’après-midi est l’occasion de tester un nouveau style de trek. Nous, qui la veille, marchions avec de la neige jusqu’aux genoux, nous voilà en tenue légère, sous le soleil, à marcher sur ce qui ressemble à une piste de désert. Si on retire les montagnes enneigées environnantes, je me pourrais me croire en Syrie. Le paysage est composé de hautes montagnes enneigées et escarpées, d’un profond canyon, et de montagnes basses, rocailleuses et sèches. Pas un bout de nature verte dans le coin. On marchera deux heures dans ce décor, affrontant un vent chargé en sable avec nos keffiehs, pour enfin atteindre le village de Kagbeni.

 

Kagbeni, l’oasis de ce décor désertique. Le village est proche de la Kali Gandaki, un fleuve transportant la neige d’altitude fondue jusqu’à la mer. Le village reste caché pendant longtemps et ce n’est qu’au dernier virage, à la fin de la vallée, qu’il apparait aux pauvres trekkeurs que nous sommes : impressionnant de voir tout d’un coup autant de verdures. Après avoir galéré à trouver l’entrée du patelin, on choisit de rester dans un petit lodge sympa répondant au nom de Shangrila. Et là, changement de monde : des vraies chiottes, une vraie douche, des vrais lits, une chambre coquette, et offrant une très bonne isolation à ce vent terrible.

Bien que l’air ne soit pas encore très chaud, je me prélasse sur la terrasse, à dorer au soleil, en buvant un thé. Je ne pense pas devoir argumenter longtemps pour vous convaincre que je suis bien. Le lodge est vraiment bien, surtout au moment du repas, où j’ai le droit à des patates sautées au sésame, suivi d’un pudding au chocolat. Le petit braséro sous la table nous réchauffant les cannes n’est pas désagréable non plus.

J12. De Kagbeni à Tukuche (2580 m).

En cette seconde partie de trek, la faim est de retour et c’est avec un appétit certain que je dévore mes tartines au beurre du matin, arrosées d’un bon thé à la menthe. J’adore ces tranches de pain chaud, imbibées de beurre fondu, avec un goût légèrement salé. Une fois les tartines dans le ventre et les sacs à dos à nouveau faits, une surprise nous attend au moment de payer la petite note. Notre charmante patronne nous dépose solennellement un bandeau blanc autour du cou, et nous souhaite bonne chance pour la suite du trek : émotion garantie, dommage que l’on ait déjà passé le col.

Avant de poursuivre notre chemin direction Tukuche, on laisse nos sacs au lodge un moment pour aller faire une petite visite de Kagbeni. C’est (et à posteriori, c’était) le plus beau village népalais que je n’ai jamais vu. De toutes petites ruelles, des vaches et des poules en libre circulation, des mamas faisant la lessive dans la rue, des moulins à prière et un chat complètement barré qui se vautre devant nous avant de s’enfuir précipitamment (je ne suis même pas sûr que c’était un chat). Au détour d’une ruelle, on rencontre une effigie protectrice, uniquement doté d’une bite et d’un couteau… un légionnaire serait-il déjà venu par ici ? On avait anticipé Kagbeni pour un lieu de ressourcement, le village n’aura pas failli à sa mission. Maintenant, il va falloir suivre le lit de la Kali Gandaki et se préparer à bouffer trois jours de poussière…

La première partie de l’étape consiste à rallier le village de Jomason. Pas grand-chose à raconter si ce n’est que l’on a encore bourriné comme des porcs sous le soleil, avec un chemin hésitant entre piste à 4x4 et le lit du fleuve. Une fois à Jomason, on suit une option proposée par le Lonely dans le but de s’affranchir de la piste à bus, car l’ensemble des touristes ne prend plus la peine de faire le tour entièrement à pieds, depuis qu’un service de bus a été mis en place. Ladite option consiste à suivre un chemin passant par le Dhumbu Lake (qui n’est pas vraiment un lac) et un point panoramique, avant de rejoindre Marpha via Syong. Etant 11 heures passées, on s’engage dans cette voie espérant trouver sur la route un endroit où manger… ce fut, aux dires de nos estomacs, une grave erreur.

 

Car le Lonely n’était pas vraiment à jour sur les dénivelés, et une fois au Dhumbu Lake, on est un peu dégoûté d’avoir fait tout ce chemin pour ça. Oui, c’est beau, mais on a faim, et grand faim même. Au point de panorama, pas de dissertations sur le paysage mais l’occasion pour nous d’élaborer une stratégie d’attaque pour manger au plus vite. Quelques frayeurs et quelques sauts d’obstacles plus tard, nous voilà à Marpha, où l’on a réussi tant bien que mal à dégoter un restaurant ouvert.

 

Il paraît qu’avant le passage de la piste, Marpha était le plus beau village du tour et le préféré des trekkeurs. Je veux bien le croire, c’est vrai que c’est propre et pittoresque ici. Maintenant, c’est tout mort, quasiment plus personne ne s’arrête ici et le village est triste. Nous, on fait partie des courageux (ou des gars pas très fins, ça dépend le point de vue) qui ne prennent pas le bus, et on a grand faim… roh cette tarte aux pommes façon crumble… une tuerie !

L’après-midi, on se décide avec le Mac Lovin d’arrêter de faire les cons et de suivre la voie normale. La marche vers Tukuche fut rythmée, mais moins fatigante que la progression en terrain difficile du matin. Il nous faut penser à s’économiser, les journées qui arrivent vont être assez musclées.

 

Une fois à Tukuche, on se dégote un lodge ambiance far west américain. Malgré un bon petit diner, l’ambiance de tristesse qui règne dans le village ne prête pas à la bonne humeur.

J13. De Tukuche à Ghasa (2000 m).

Aujourd’hui, opération tempête du désert. Au réveil, c’est un grand ciel bleu qui nous accueille, mais on remarque de suite une chose étrange dans cette cour de ranch. Le flap flap des drapeaux tibétains est très audible : le vent est déjà levé, et le salaud, il est fort ce matin. Pourtant, on nous avait dit qu’il ne se levait que sur les coups de 11 heures… ce n’est pas la première fois que l’on se fera feinter par les météorologistes népalais.

 

Le petit-déjeuner de ce matin consiste pour moi en un pancake au citron parfaitement immonde, mais il restera meilleur que la poussière mangée tout au long de la journée. En effet, à peine sortis de Tukuche, c’est un mur de sable qui se présente devant nous. Le vent dans le lit du fleuve moue le sable tels des serpents oscillant sur le sol. C’est impressionnant. Heureusement, on est plein de ressources et les keffiehs dans nos besaces en mode bédouin nous permettent d’affronter ce sable sans trop de soucis. Tout au moins de ce point de vue-là, car nous ne sommes pas rassurés lorsque l’on doit faire face à la combinaison ponts de singe et vent violent.

Aujourd’hui encore, on suit une alternative du Lonely nous permettant d’aller voir le Titi Lake. Contrairement à hier, cette alternative mérite le coup d’œil, comme quoi, il faut toujours donner une seconde chance. Même si le Titi Lake est du même gabarit que le Dhumbu Lake, la vue sur le Dhaulagiri et les Nilgiris envoie sa dose de pâté croûte. Pas un trekkeur depuis que l’on a quitté Jomason n’est visible sur le chemin, et c’est avec une certaine incompréhension que l’on retrouve une voiture avec un lot de touriste pique-niquant au bord du chemin…

Oui, déjà midi ; depuis quelques jours, je ne pense qu’à la bouffe, et même lorsque la vue est magnifique, quand il fait faim, il fait faim ! Le village de Konyo étant tout proche, on part à la recherche de la seule guest house présente dans le Lonely. Je ne sais pas si l’on y a mangé, mais bon sang, on s’est retrouvé dans une salle sombre et poussiéreuse à manger le meilleur Dal Baht du trek. Le choix dans le menu était Dal Baht ou Népali Dal Baht, et après une heure d’attente, c’est une montagne de nourriture qui arrive sur la table. J’ai bien aimé avoir demandé du poulet et voir ensuite par la fenêtre le taulier pourchassé la bête.

 

On ressent bien le fait que très peu de touristes passent dans le coin, et on est l’attraction des villageois. Ce fut une boucherie sur la table, tout ça pour un prix dérisoire. C’est l’endroit le plus merdique où j’ai pu manger dans ma vie (avec le petit coup de stress avant de commander…) mais la vache, on s’est gavé comme des oies, même si c’est désagréable de manger avec des regards braqués sur nous. Nos hôtes me demandent qu’est-ce que cette étrange appareil orange attaché à mon sac… allez expliquer ce qu’est une balise de tracking avec les mains !

 

C’est le ventre lourd que l’on repart pour une demi-journée de marche. La poussière est toujours présente sur le chemin menant à Lete. Difficile de marcher alors que j’ai envie de faire une sieste digestive, surtout en plein cagnât. Une fois à Lete, le Lonely indique qu’il est nécessaire de s’enregistrer au poste de police présent. On rencontre un policier au milieu du village qui fait mine de comprendre l’anglais et nous indique que le poste est au début du village. Une fois au début rien ! Une demi-heure plus tard, on quitte Lete sans s’être inscrit, cela ne semblant pas être nécessaire puisque le bureau de police était apparemment là où le policier se trouvait. A Lete, on rencontre le premier duo de trekkeurs depuis Jomason. Mais j’en parlerai plus tard…

 

Une heure et demie, et un pont de singe délicat plus tard, on arrive au village de Ghasa, au Florida Guest House plus précisément. Fini les basses températures, il fait bien chaud maintenant. D’un seul coup, les prix explosent sur les cartes, alors que l’on se rapproche de Pokhara. C’est à n’y rien comprendre. Comme à Marpha, Ghasa est maintenant déserté des trekkeurs mais on retrouve dans le lodge les deux trekkeurs de Lete. Ce sont deux allemands de nos âges, nommés Klaus et Ehrmann (Damien et Benjamin en vrai) qui font comme nous, la boucle du tour et le sanctuaire à pied. Nous ne les avions pas croisé plus tôt, car ils ont commencé le trek un jour avant nous.

 

Juste avant de dormir, un placard nous attendait devant notre chambre. Cette araignée devait être aussi grosse que ma main. La nuit fut reposante mais un peu tendue, car une morsure d’araignée par ici semble plus se rapprocher d’une morsure de chien par chez nous.

J14. De Ghasa à Shika.

Dernière étape de transit ce matin, avec quatre heures de marche sur la piste en direction de Tatopani. Avec des altitudes de plus en plus basses et le soleil étant de la partie, je souffre ce matin. Il fait chaud bordel, et il n’y a pas une place ombragée pour se reposer au frais sur cette foutu piste. Les véhicules sont de plus en plus nombreux, même si la route me semble de moins en moins praticable.

 

Au final, je suis assez content d’avoir fait tout ce chemin à pied. D’autant plus que marcher sur la route ici revient à marcher sur une piste forestière en France, alors ça va. On arrive avec le Mac Lovin à Tatopani (1190m d’altitude) sur les coups de midi, et on trouve le Bob Marley restaurant pour manger. Même si sur le menu, le space cake est proposé, mon choix s’oriente plutôt sur le maintenant fameux egg fried rice et un lot de momos au fromage, désastreux pour quelconque régime vu comment ça pisse le gras. Mais du gras, moi, j’en ai maintenant besoin vu comment je flotte dans mes pantalons. Durant notre repas, on observe que les trekkeurs sont de nouveaux de la partie. En une demi-heure, nous en voyons plus que ces deux derniers jours. Tout le monde s’oriente direction Poon Hill ou le Sanctuaire des Annapurnas.

L’après-midi est d’ailleurs l’occasion de débuter le trek du Sanctuaire. Après que Mac Lovin essaye de feinter un barrage de police souhaitant voir nos papiers, on arrive à quitter Tatopani le ventre bien rempli et la peau plein de crème solaire.  On a tout de même une demi-journée de retard sur notre planning et on aimerait mettre une bonne branlée au 1800 mètres de grimpette jusqu’à Ghorepani. Ce retard n’est pas catastrophique mais si on pouvait en partie le reprendre, on aurait alors la possibilité de faire les 2500 mètres pour descendre du Sanctuaire en deux jours, histoire de se préserver les genoux. Mais la vache, le dénivelé pour atteindre Shika, étape de ce soir, est costaud. Je ne suis pas un grand fan des ascensions, alors quand en plus, c’est sous le soleil, ça fait mal au gros Chipoz. Ce n’est pas les jambes qui ont mal mais plutôt les épaules, et c’est avec un bonheur certain que j’accueille l’arrivée au lodge offrant une vue sur le Dhaulagiri. Je me débarrasse enfin de cette couche sueur + crème solaire + poussière que j’avais sur la peau depuis trois jours, avant de profiter d’un petit Coca-Cola bien frais sur la terrasse, rafraîchie par une petite brise.

 

En regardant mon matos, je m’aperçois que le tout souffre bien. Mes pantalons ont des accros au niveau des chaussures, les sangles des sacs à dos sont usées, avec de nombreuses griffures, et mes gants de soie Décathlon sont en lambeaux (après 14 jours d’utilisation). Mais le pire reste les chaussettes, dont la sueur séchée les transforme en carton malodorant.

 

Le plat du soir fait trop du bien et en plus, on est les seuls dans le lodge. Ce soir est un vrai moment de réconfort !

J15. De Shika à Tadapani (2710 m).

Après un petit-déjeuner plutôt light (j’ai faim), le départ apporte son lot de dénivelé positif, en commençant par un bon escalier aux marches inégales. La météo n’est pas à la fête aujourd’hui, et il m’est difficile de mettre en place une stratégie vestimentaire pour y parer. Soit je suis protégé de la pluie mais je pète de sueur, soit le contraire. Ajoutez à cela le petit vent frais qui fait froid dans le dos à chacune des poses, brrr.

 

Nous sommes donc montés tranquillement (rah, j’en pouvais plus) jusqu’à Ghorepani à 2900 mètres. Une fois là-bas, il a fallu combler le petit-déjeuner sous dimensionné, et on arrive à se dégoter quatre gros croissants au chocolat, provenant d’une German Bakery (genre les germains savent manger autre chose que de la choucroute le matin). Avec au moins 500 grammes par croissant, ça cale son homme. Faut vraiment que je pense à faire un régime fast fat en rentrant car je perds mes pantalons, et c’est un peu la galère de marcher.

 

Revenons à Ghorepani : qui c’est que l’on retrouve par ici ? Mais oui, les babas trek ! On ne pensait plus les revoir ceux-là mais au moins, ils nous font bien marrer : « T’as réussi à te connecter Jean-Luc ? » (Le dire en beuglant, avec une voie très aigüe). Cette journée est la journée des retrouvailles car on retrouve également Klaus et Ehrmann, ainsi qu’une des américaines du début et son guide.

 

Une fois le plein effectué, direction Tadapani, avec encore une petite montée jusqu’à 3200 mètres. C’est la jungle par ici et les rhododendrons sont partout en fleurs. Les nuages sont maintenant tout autour de nous, l’ambiance est fantastique.

En redescendant, on croise un guide népalais rencontré à Nwaghal, qui est déjà en compagnie d’un autre groupe de touriste. Il ne chôme pas le gars. Il nous dit que l’on est maintenant dans une zone très touristique, avec pleins de petits treks faciles autour de Ghandruk. Quand il apprend que l’on se dirige vers le Sanctuaire, il nous répond qu’il y retourne dans quelques jours et que l’on se verra sûrement là-bas. Ensuite, on retrouve (encore !) les russes de Ranipauwa qui au final, n’ont pas atteint le col du Thorung et qui essayent maintenant d’atteindre le Sanctuaire

 

Avant de poursuivre la descente de 600 mètres, on s’arrête manger à Deorali. L’ACAP fixe les prix par zone dans son aire d’influence, et ici, ils se font plaisir. Ce n’est pas le spring roll qui nous étouffe ce midi, mais le personnel met de l’ambiance. La poule du lodge chiant dans mon assiette nous a bien fait marrer… tout au moins les autres !

Durant le reste de la descente, on a croisé beaucoup de monde. Aujourd’hui, on a dû voir autant de trekkeurs que depuis Besi Sahar. Ambiance étrange dans ce trek qui dure déjà depuis quinze jours. On n’est plus du tout sur la même longueur d’onde que les autres jours. Dans la descente, on croise un (non pas un, LE) groupe de sud-coréens qui tue. On en rigole avec leurs guides. Une fois la dernière ascension à Tadapani (enfin !), on les attend pour être sûr de ne pas être avec eux dans le lodge.

 

Au final, on arrive à trouver un lodge où l’on est seul ce soir, et la maîtresse de maison est aux petits soins avec nous, avec un bon petit plat et un bon petit brasero (car ça recommence à cailler). Il faut se reposer ce soir car demain, c’est encore une grosse journée qui s’annonce. En regardant par la fenêtre du lodge, on aperçoit un des sud-coréens traitant comme de la merde une népalaise pour un bout de tissus… des fois, je vous jure !

J16. De Tadapani à Bamboo (2310 m).

La journée commence par 800 mètres de descente et son petit lot de marches, toujours inégales bien sûr. Il ne faut pas trop se plaindre non plus, il n’y a tout de même pas de grosses routes bitumés dans les parages. Les genoux morflent dès le début, et je suis assez content de moi-même pour avoir pensé à embarquer ma genouillère dans l’aventure (encore que cela aurait été plus intelligent d’en avoir acheté une à ma taille…).

 

De bonnes surprises sautent de branches en branches tout autour de nous : c’est la première fois que je vois des singes en liberté, et j’avoue, même si je n’aime pas les singes, c’est très plaisant à voir. Surtout quand la bestiole saute sans regarder et s’aperçoit en plein vol que ça ne va pas le faire à la réception. Le tout avec un son d’oiseaux exotiques, ça envoie du Chocopops ce matin. Heureusement, car comme le dit le théorème de la montagne, si tu descends maintenant, c’est que tu vas remonter plus tard ! Au menu, 300 mètres d’ascension jusqu’à Chhomrong, toujours sur ces bonnes vieilles petites marches (qui avec le recul, sont beaucoup plus pittoresques que les installations en bois posées par les institutions en Auvergne). Après moult hésitations sur la stratégie de portage (hanches ou épaules) et quoi faire de mes bâtons (avec ou sans), j’opte pour la stratégie « en baver comme un porteur népalais ».

 

Une fois à Chhomrong, pas de stand de l’ACAP pour nous donner des informations sur l’état du trek et la météo, rien, que dalle, peau de zob. A croire que cela ne sert à rien d’un point de vue trekking de leur filer du pognon. On s’arrête pour manger et demander un peu d’infos aux locaux, et dans les deux cas, nous n’avons que peu de choses à se mettre sous la dent. Au moins, les distractions ne manquent pas à Chhomrong, avec les trekkeurs qui suent dans les marches, et les petits népalais qui « jouent » durant une récré. Ça ne rigole pas dans le coin. Jeter des pierres sur ces camarades, pourquoi pas, mais des rochers, ça devient un peu limite. Même le jeune bonze qui vient de débarquer fout le merdier en poussant ses camarades les uns sur les autres pour qu’ils se battent entre eux.

 

Après un bon Dal Baht, l’après-midi n’est pas très excitante. Elle consiste en un lot de montées et descentes sur des marches, le tout recouvert d’un temps de merde et de petites pluies éparses. C’est un peu démotivant, car on sait qu’à partir de Chhomrong, toute la route que l’on fait, il faudra la refaire pour redescendre sur Pokhara. Par contre, j’aurai bien ramené une ardoise à la maison, si elle n’avait pas fait 10 kilos…

 

Et ce soir, c’est Buddha Guest House, avec sa douche, ses petites patates sautées au fromage, sa Mama népalaise et ses français super chiants. Mais comment fait le reste du monde pour nous supporter ? C’est dingue ça. Je teste ce soir le lavage de chaussettes sous la douche, on verra bien le temps nécessaire au séchage. On demande la météo pour les prochains jours à la Mama, qui nous répond : « maybe the same, maybe different… it will be better than today or not » (peut-être pareil qu’aujourd’hui, peut-être pas) merci de la qualité de la réponse. Le Mac a l’idée lumineuse de laisser une partie de notre barda sur place, puisque de toute façon, on reviendra par ici. Ce gars a parfois des idées à faire plaisir mes épaules !

J17. De Bamboo à Deorali (3140 m).

Ce matin, réveil à 6h pétante (la vache, ça fait mal au cul aussi tôt pendant les vacances) car il est nécessaire d’arriver dans la zone avalancheuse avant 10h, heure à laquelle le soleil tape trop fort sur la neige, la rendant un peu mollassonne sur ses appuis. Après un bon petit-déjeuner, on fait le tri dans nos affaires et on s’engage gaiement (comme des barbares ouais) sur le chemin. Ce matin, il traverse encore un peu de jungle et on a l’occasion de voir de nouveau deux ou trois singes sauter de branches en branches près de nous. Le retour du beau temps en matinée permet d’avoir une magnifique vue sur le Machhapuchhare (ça fait beaucoup de « h » tout ça), ou encore Fish Tail en anglais.

Et heureusement que la vue est belle car ce matin, ça envoie du lourd sur le chemin, avec en premiers challengers, Klaus et Ehrmann, qui étaient dans le même lodge que nous hier soir. Il nous faudra du temps pour les distancer les lascars, alors qu’eux se trainent encore tout leur barda. Puis, alors que l’on était en train de bombarder sévère, une femme avec son petit sac à dos nous atomise nos tronches. Elle avait un peu de jour de repos à tuer et elle vient dans le coin pour en profiter. C’te taule !

 

Nous voilà à Deorali et il est 10h, heure pour nous de commencer à tuer le temps jusqu’à demain matin. Le risque d’avalanche est maintenant trop important, et même si le coin semble sûr, notre petite marche de détente autour du lodge est l’occasion de rencontrer un groupe de trekkeurs en stress. Une avalanche est tombée juste derrière eux sur le chemin, à l’endroit où ils étaient encore 30 secondes plus tôt. Ça refroidit direct les raisonnements à la mort moi le nœud consistant à braver le danger…

 

Il est maintenant midi et le temps commence à se couvrir. Le repas est on ne peut plus spartiate. Alors que quelques jours plus tôt, une assiette à 200 RS nous suffisait largement, ici, les 350 RS investis dans l’assiette est une arnaque totale… J’ai faim, et qu’on se le dise, quand j’ai faim et que j’ai tout le temps pour y, et bien, je repense à tous les plats que je n’ai jamais fini dans ma vie et ça me met grave les boules.

 

Un couple d’allemand semble rester avec nous dans le lodge. Eux ne craignent pas les avalanches mais plutôt le MAM, car ils ne sont pas encore acclimatés. Autour de la table, on retrouve aussi deux jeunes néerlandaises, hésitantes sur le fait de continuer ou pas. Complètement à l’arrache les filles, elles ne savent même pas où elles sont et l’altitude du lodge, alors quant aux temps de parcours. L’occasion pour le Mac Lovin de leur faire peur avec un petit discours leur expliquant tous les risques à continuer, discours confortant les allemands à rester avec nous. Malheureusement pour elles, un autre couple d’allemands (Claudia et Dieter, on les a rencontrés hier en pleines difficultés dans les marches trempées) s’engage sur le chemin, et deux jeunes gars aux gueules de baroudeurs leur disent qu’il n’y a pas de danger… je dis malheureusement car peu de temps après (elles devaient être un peu avant la mi-parcours), une tempête de grêle s’est abattue sur la région, et des bruits sourds entourent notre position. D’après un des guides présents, il s’agit d’avalanches déclenchées par le surplus de masse créé par les grêlons.

Même pour nous, s’il continue à grêler encore longtemps (déjà une heure et quart que ça dure), ça risque de sentir le sapin. En effet, même si l’on réussit à passer, on risque d’avoir des difficultés à revenir, et on n’a pas trop de jours en rab pour attendre une amélioration. Alors pour le moment, le créneau est « wait and see » (attendre et voir). Au moins le spectacle de la tempête au lodge est magique, avec un petit air de fin du monde. Les nuages suivent la vallée en direction des portes du sanctuaire, encadrés par des rivières de grêles tombant des flancs des montagnes.

 

Et ce soir, c’est gros Dal Baht des familles (ouais je sais, je pense qu’à bouffer… vivement les rillettes et les saucissons). Le Mac Lovin n’en a pas fini son assiette, c’est dire. Faut avouer que la deuxième tournée était tellement gargantuesque que j’ai eu peur d’avoir à aller aux chiottes encore une fois toute la nuit.

J18. De Deurali à ABC (4130 m).

Ce matin au réveil, 4°C dans la chambre… ça motive moyen pour changer de slip… Le ciel est encore chargé en nuages, mais le plafond est assez haut pour que l’on puisse voir tous les sommets aux alentours. Même si l’on avait commandé le petit-déjeuner à 6h15, dans le but d’être de l’autre côté du goulet formé par les portes du Sanctuaire avant 10h, les bouteilles d’alcool éparpillées un peu partout dans la salle commune nous explique pourquoi le service est un peu lent ce matin. Avoir sa bouffe à 6h50 pour un départ à 7h, ce n’est pas facile, mais on ne va pas leur en vouloir…

 

Afin de prendre le moins de risque possible, il est conseillé de prendre le chemin à l’Est de la rivière qui coule dans le goulet. Cairns et autres ponts nous permettent de trouver le début du chemin, mais la tempête d’hier a fait un peu le ménage et on est maintenant en galère dans les sous-bois à perdre autant de temps que devant un programme télé. Et tout ça pour faire machine arrière et couper comme des gorets afin de reprendre le chemin passant à l’ouest…au bout du bout, on sera au Machhapuchhare Base Camp (MBC) pour le thé de 10h, ouf !

 

Tiens, Nathalie Portman au lodge du MBC, ça fait toujours plaisir… mais plus intéressant (pour vous), il y a Klaus et Ehrmann, qui préparent leurs affaires en vue de repartir vers Deorali. Ils nous racontent qu’ils n’ont pas eu de chance ce matin, car le Sanctuaire était bouché par les nuages et qu’ils sont un peu trempés de la nuit d’hier. Espérons pour nous que l’on aura plus de chances demain matin pour profiter du panorama ! Ils repartent après 10h à travers le goulet, c’est à croire que l’on est les seuls à s’inquiéter des avalanches dans ce coin !

 

On repart direction l’Annapurna Base Camp (ABC), et les deux heures de marche s’avalent bien. L’acclimatation du Thorung aide bien aussi. Les nuages jouent avec nous pendant un moment, décidant de nous montrer en partie les sommets environnant avant de laisser tomber la partie et passant en mode je pourris bien la vue. Sur le chemin, on revoit Claudia et Dieter (ouf, ils ne sont pas morts), ainsi que les deux néerlandaises. Les deux petites nous envoient un « almost there » (vous y êtes presque) avec le sourire… les connes, mais surtout les boules, est-ce nous les cons dans cette histoire ?

 

Il est midi, ou un peu avant, au moment où l’on pose nos gros fessiers dans notre magnifique chambre à l’aération travaillée. Après un après-midi passé dans les duvets à cause du froid (et à cause du fait qu’ici, il faut payer le brasero), on a fait une petite liste : il y a de la glace sur le sol, un trou dans les murs, dans la fenêtre et dans le plafond, et il peut neiger dans notre chambre.

ABC, MBC… ce sont plus des noms pour attirer le chaland que des Base Camp, il y a bien longtemps que plus personne ne part sur les Annapurnas depuis ici, et le Machhapuchhare est interdit d’ascension. Mais au moins, le patron du lodge est mille fois plus sympa que celui de Deorali, et après que l’on m’ait confondu avec un espagnol, l’ambiance peut être déclarée bien sympa… si ce n’est la présence de notre putain de groupe de coréens. Sont également présent : un canadien anglophone, une polonaise, un néo-zélandais, une suisse francophone et trois françaises. Ces dernières nous apprennent que Jacques Chirac est ajourné de son procès et qu’il y a eu un tremblement de terre au Japon. J’avoue le coup du « vous êtes au courant ? » après vingt jours de « je ne suis au courant de rien de tout » était un peu angoissant !

 

L’ambiance ici est très différente de Thorung Phedi. Il y a beaucoup moins de pressions puisqu’il ne suffit que d’attendre et d’espérer que le temps demain matin ne soit pas trop pourri. Certains ne font que le trek pour le Sanctuaire, et eux flippent un peu plus à cause du MAM, mais la fine équipe est sereine ce soir. J’ai juste un sentiment d’étouffement avec tout ce monde dans une petite pièce mais il passe vite avec la chaleur humaine régnant ce soir.

 

Tant mieux, car dehors, c’est la tempête ! Le lodge se fait plaisir avec les prix mais le taulier a une gueule sympathique. S’en suit une bonne petite nuit où je n’ai pas dormi car j’avais déjà dormi toute l’après-midi. Comme quoi, trekker, c’est génial.

J19. D’ABC à Chhomrong (2210m).

Réveil à 5h30, heure locale. Le Mac se réveille la fleur au fusil. Lui aussi à passer une petite nuit, mais une fois dehors, il m’indique qu’il faut beau (et que je dois accessoirement bouger mon petit cul si je veux en profiter). J’attends un peu avant de dire hourra, il fait quand même -2°C dans la chambre, et quitter son duvet nécessite beaucoup de réflexion. Mais une fois dehors, quel spectacle ! Le ciel bleu nuit passe progressivement au bleu jour au fur et à mesure de l’arrivée du Soleil sur les cimes environnantes, le tout légèrement saupoudré de neige fraîche. Et il n’y a encore personne pour en profiter. C’est un cadeau de la montagne pour notre prudence, tout au moins, je le prends comme tel. Deux trois photos plus tard, la masse se réveille et il est temps pour nous de se diriger vers le lodge pour le petit-déjeuner.

Cela doit être un jour spécial pour les tibétains, et comme pour le moment, on est les seuls touristes dans le réfectoire, ils nous proposent de goûter leur fromage et abricots séchés, avec du pain sec en mille morceaux (je ne vous raconte pas quand j’ai bu et que tout à gonfler dans mon corps). Un moment de partage rare sur ce trek ultra touristique que j’apprécie à sa juste valeur (ce matin, c’était quand même génial). Et en plus, on ne paye pas le brasero…

 

C’est donc d’attaque que l’on attaque la descente vers Deorali, le tout avec un timing exigeant d’être de l’autre côté avant 10h. Mais avant de continuer, je voudrais placer un petit mot pour quatre amies mortes au combat… les filles, je sais, si vous avez disparu, c’est de ma faute et j’en suis sincèrement désolé, d’autant plus que j’ai perdu du temps à vous laver et que vous faire sécher un jour de tempête de neige, c’était complètement con. Adieu mes chaussettes !

 

Je reprends : avec la neige, et malgré la trace faite par les trekkeurs provenant du MBC pour observer le panorama, on n’arrête pas de s’enfoncer dans cette neige toute molle. Une fois le MBC passé, c’est de la glace qui nous freine sur le chemin, et là, je ne fais plus le malin. Je ne suis pas tombé, mais heureusement que j’avais mes bâtons.

 

Une fois au niveau des portes, c’est flippant de marcher lentement en entendant la neige glissée sur les parois juste au-dessus. C’est au pas de course que l’on effectue les portions sur terre. Mais on arrive juste avant 10h à Deorali et le tout sans encombre… pour nous, car un peu plus tard, un hélico de secours s’enfoncera dans la vallée pour aller chercher quelqu’un.

 

1800 mètres de dénivelé négatif plus tard, et quatre genoux en moins, on rejoint de nouveau Bamboo où la Mama nous tend avec un sourire nos deux sacs poubelles et un bon vieux egg cheese fried potatoes (oh oui, je veux). Les kilogrammes repris seront par la suite lourd a porté pour la dernière grosse ascension sur Chhomrong. La vache, c’est des litres de sueur qui me sortent par la peau, et je tuerai pour que ces marches puissent se transformer d’un seul coup en escalator. Après coup, le sac avec la charge normale ne me manquait pas à l’ABC… pas du tout. Au moins, des singes m’auront aidé à tenir le coup dans l’ascension.

Ce soir, on se fait plaisir avec le Mac, en allant dans le lodge dont le Lonely recommande les pizzas et les gâteaux aux chocolats. Avec une douche chaude, mesdames, messieurs. On ne se refuse rien, il y avait même une p’tite bière !

J20. De Chhomrong à Tolka (1790 mètres).

On sent que c’est bientôt la fin du trek. Cette fin est d’autant plus difficile que le petit-déjeuner tient place sur une terrasse ensoleillée, bien reposés après une grosse matinée, et pour compléter le tableau, une magnifique vue sur le Machhapuchhare. L’étape d’aujourd’hui étant courte, Mac Lovin et moi prenons le temps de savourer avant de repartir. On est tellement relax qu’on pense même à s’arrêter à des sources chaudes en chemin.

Finalement, il me faudra arracher le Mac Lovin de sa terrasse pour que l’on puisse repartir. Sans doute l’effet Machhapuchhare. A moins que ça ne soit l’absence de motivation à se manger encore des marches durant notre descente vers Bheri Kharka. Avec la descente en plein cagnât, c’est le moment de parfaire notre bronzage avant de rentrer. C’est avec plein de compassion que je croise des porteurs népalais, allant en direction de l’ABC. Chargés comme des mulets, ça ne les empêche pas d’être loin devant leur groupe de touristes. A la fin du trek, on ne dira plus en chier comme un russe, mais plutôt comme un porteur népalais.

 

La veille, on se remontait le moral avec le Mac en se disant qu’on allait avoir chaud aujourd’hui. On ne s’était pas trompé, mais le niveau de chaleur me donne envie de retrouver mes -5 °C, où je n’étais pas obligé de supporter sur la peau une couche de sueur, mélangée à de la crème solaire et de la poussière.

 

La journée s’obstine à me faire regretter cette fin de trek, avec un népalais patibulaire venant nous emmerder durant notre pause déjeuner à Himal Qu, suivi d’un groupe d’israéliens, fraichement sortis de leur service militaire, n’étant pas spécialement content que l’on utilise des keffieh palestiniens et syriens pour nous protéger la tête. Décidemment, quand ça ne veut pas, ça ne veut pas !

 

C’est que ça en devient presque drôle, surtout lorsque l’on aborde l’ascension vers Tolka, 450 mètres à faire sous un soleil de plomb. Une fois fait (une heure trente pour 450 mètres, j’y crois pas comment c’est nul !), on ose profiter du paysage devant un Coca chaud et périmé, goût capsule de métal. Dans ces moments, heureusement que je suis entouré par des montagnes aussi belles et impressionnantes.

Après une journée aussi naze, il faut savoir profiter des bonnes choses, et bien que l’on n’avait prévu de dormir à Bheri Kharka, la terrasse en bois du dernier lodge de Tolka a raison de notre objectif. Pour une fois, on a raison de rester là. Discuter avec Hitman, ancien Gurung (militaire népalais, spécialiste de la coutellerie toute bidoche) nous fait marrer, et nous retrouvons même la polonaise rencontrée à l’ABC. Elle nous raconte des histoires d’opérations de secours qui se sont mal passés, avec un trekkeur devant rappeler Katmandu pour avoir un hélicoptère de secours pour celui qui venait le chercher et qui s’est écrasé.

 

La soirée est très agréable, et ce n’est pas les cris de la polonaise au moment de se coucher qui change l’ambiance. Tout le monde a flippé dans le lodge, se demandant ce qu’il se passait, avant que les mêmes rigolent. Elle a juste eu peur d’une araignée. Pour sa défense, la bestiole étant quand même pas mal grosse. La nuit est presque parfaite, au chaud sous la couette. C’est sans compter le Mac, faisant tomber ses bâtons à 2 heures du matin pour aller aux toilettes, avant de se rendre compte que non, il n’avait pas envie en fait.

J21. De Tolka à Phedi (1190 mètres).

Voilà, c’est le dernier jour. Ce soir retour à la civilisation, avec ses bons côtés (douche, lessive, …) et ses mauvais (bruit, pollution, …). Mais avant d’en terminer, nous pouvons admirer un magnifique lever de soleil sur les hautes montagnes.

A force de descendre en altitude, les chemins et les paysages de forêt nous ramènent dans le Massif Central, avant que le Népal nous punisse d’y avoir pensé en nous faisant descendre à nouveau des marches.

 

Une fois en bas de l’escalier, c’est fini. Rien de bien excitant, on trouve juste un lodge où manger et négocier un taxi pour nous ramener à Pokhara. Le retour est brutal, puisqu’un népalais essaye de nous arnaquer en nous forçant à prendre l’un de ses taxis. On en trouvera un à meilleur prix en continuant un peu le long de la route, sur laquelle circule déjà un flot important de véhicules. La tranquillité du tour, c’est maintenant terminé, place au retour…

Le Tour des Annapurnas était pour moi mon premier grand trek à l’étranger, et je le recommanderai d’ailleurs comme parcours pour une première expérience. Evidemment, ce n’est pas un trek engagé, où l’autonomie est exigée, et il y a sûrement de plus jolis treks à faire. Mais j’en ai quand même pris plein les mirettes sur une vingtaine de jours, et j’y ai vécu une expérience incroyable. Alors bien sûr, la route dégrade un peu l’expérience, mais pour le moment son impact est plutôt faible.

 

PS : ce récit a été écrit en 2011, et la route à évoluée. Néanmoins, les népalais ont mis en place des chemins alternatifs, et le trek garderait, à ce qu’il paraît, toute sa magie. J’y retourne en 2016 justement pour aller voir ce que donne le nouveau parcours. Affaire à suivre.

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