Ultra Fiord 2017, la plus belle!

Simplement la plus belle course de trail sur Terre.

Romain Mouton | 24 avril 2017

En cette année 2017*, l’objectif de ma saison trail est l’épreuve de 70 kilomètre de l’Ultra Fiord, une course de trail-running organisée à Puerto Natalés, au sud de la Patagonie chilienne. L’Ultra Fiord, c’est le genre de course aventure où les crampons font partis de la liste de matériel obligatoire et où il semble normal de traverser des rivières avec de l’eau jusqu’à la taille. C’est dire si j’étais à la fois impatient et, il faut l’avouer, un peu apeuré.

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Les différentes épreuves de l'Ultra Fiord 2017

Profil du 70 kilomètres

Bien que basés à Santiago, la Patagonie reste encore loin, et histoire de rentabiliser les trois heures d’avion, nous avions pris avec Miss suffisamment de temps pour aller faire le circuit W du Torres del Paine les jours d’avant course, histoire de s’en mettre plein les yeux et de s’adapter tranquillement aux conditions météorologiques. L’adaptation faite, on pouvait alors se concentrer sur le cœur du sujet.

 

Puerto Natalés est une jolie petite ville de bout du monde, et l’organisation a éclaté les différentes opérations de pré-course (dossard, contrôle matos, ...) dans des endroits éloignés les uns des autres. Avant même d’être sur la course, les organisateurs nous font bosser notre orientation. Par chance, tout est proche du bar à bières, donc ça va, Miss et moi avons géré !

Vue sur le bord du lac de Puerto Natalés

Une fois le contrôle du matériel obligatoire fait, et le kit du coureur, comprenant le dossard, récupéré, il ne me reste plus qu’à suivre le briefing de course avant d’envisager le départ. Heureusement que je suis venu la veille au briefing de Miss (engagée sur le 50 kilomètres) car je n’ai jamais vu une revue de course aussi bordélique. Entre les organisateurs tous excités à l’idée de nous faire découvrir un endroit soi-disant incroyable et les galériens de l’an dernier qui plombent l’ambiance, il faut arriver à faire le tri dans les informations. On nous a dit en début de briefing qu’il y avait beaucoup de nourriture aux différents ravitaillements, pour au final nous dire à la fin du même briefing que côté bouffe, il nous fallait viser l’autonomie… En gros à la fin, ils insistent surtout sur le fait que nous devons être autonomes. Et ça, ça me plaît !

 

Les sacs de délestages posés, un repas frugale pris et une nuit presque bien dormie, il est temps de prendre le bus dans l’air gelé du petit matin, pour rejoindre un hôtel de luxe placé judicieusement en face du massif des Torres del Paine. Autant dire qu’une fois sortis du bus, nous allons tous nous réfugier dans la chaleur douillette du hall d’accueil. Il m’a fallu trouvé de la ressource pour faire des allers-retours dehors, histoire de ne pas trop s’habituer au chaud.

 

A l’image du briefing, le départ n’est vraiment pas à la hauteur de l’épreuve. Une personne est venue nous annoncer que le départ était dans une minute, et une fois dehors, voilà qu’elle nous dit « c’est bon, vous pouvez y aller ». Non mais c’est quoi ça ? Même pas de décompte ou de petite musique ? Avec une arche trop petite pour passer à plus de deux coureurs en même temps, je suis mort de rire de ce départ folklorique. Et j’ai envie de dire, changez rien les gars, c’est trop bon !

 

Je rigole en courant, mais pas trop longtemps, car d’une part, ça caille et d’autre part, le brouillard se lève peut-être cinq minutes après le départ sur un paysage tellement beau que je reste scotché devant. La lumière du petit matin qui vient taper les montagnes du Torres del Paine est un spectacle dont on ne lasse pas. Je m’arrête le temps de m’en mettre plein les yeux et de prendre quelques photos. Je m’arrête même un peu trop longtemps car je dois être parmi les derniers en repartant.

Torres del Paine depuis le départ de la course. Faut que je changes de téléphone à l'avenir pour de meilleures photos...

C’est là que l’expérience commence à parler (pour une fois). Je me mets en mode « pas de panique, il y a 70 bornes pour les rattraper », et je reprends mon petit bonhomme de chemin à un rythme pas trop élevé. Je découpe mentalement la course en petits tronçons et je pars avec comme objectif d’atteindre le premier ravitaillement au 18e kilomètre. Assez vite, le tracé nous fait monter un peu mais j’essaye de ne pas trop m’enflammer et de me forcer à marcher en montant.

 

Après avoir rattrapé un groupe de coureurs, je me retrouve seul à partir du 10e kilomètre, zigzaguant sur un petit chemin bien sympathique dans la forêt patagonienne. Mais assez vite, le terrain change et la boue s’invite dans la course. Je fais attention au début de ne pas trop salir mes belles chaussures mais je me rends assez vite à l’évidence, ce n’est pas le moment de faire le mignonet. C’est alors parti pour les glissades et les coups de gueule, toujours en essayant de donner du rythme, tout en ne se faisant pas trop mal aux chevilles et aux genoux. Quand le trail devient tout un art.

 

Enfin, un gars se profile à l’horizon et j’essaye de recoller. Mais le mec a dû me jeter une malédiction car à chaque fois que j’arrive à sa hauteur, j’ai une envie pressante et le temps de faire mon business, il a repris de la distance. Je crois qu’au bout de la dixième fois, j’arrive enfin à le passer et à prendre suffisamment d’avance pour être tranquille.

Celui qui m'a lancé la malédiction

Le balisage est bien fait, et au briefing, on nous a dit que si l’on ne voyait pas de balisage pendant 5 minutes, c’est qu’on avait dû faire fausse route. Je choppe alors les bouliches dans une descente sensée m’amener au premier ravito, car ça fait bien un quart d’heure que je n’ai pas vu de balises… mais les traces sur le sol me laissent à penser que je vais dans le bon sens, même si des traces montrent que des gars ont rebroussé chemin. Etrange… Je continue car je ne vois pas trop où j’aurai pu me tromper, et je ne suis pas spécialement motivé à remonter la pente… Je m’arrête même un moment, espérant que le gars de derrière recolle mais rien. Bon, bah je continue alors. Au bout d’une demie heure, la délivrance, une balise se présente enfin et je peux redonner un peu de rythme à ma progression.

 

Premier ravito au 18e kilomètre, on est déjà loin de l’ambiance des grandes courses européennes. Deux gars sont autour d’un feu à se peler les noix et sûrement en train de se dire qu’ils ne se porteront pas volontaires l’an prochain. Le prochain ravitaillement est dans 12 kilomètres, je prends le temps de manger un peu de chocolat mis à disposition, me délester des papiers que j’ai ramassé et me refaire de la boisson isotonique. Le coureur chaman déboule là-dedans et repart aussitôt après avoir donné son numéro de dossard. Roh le fou, même pas il s’est arrêté pour manger un bout ! Paniquons pas, il va sûrement bientôt s’écrouler.

 

Je repars après dix minutes de pause et avec cinq minutes de retard sur le chaman. Le tracé débute fort, avec un passage sur le sable d’une plage, parfait pour bosser les mollets. Puis les plots de balisage vont dans l’eau… c’est quoi ce bordel ? Merde, faut vraiment que je passe dans le lac là ? Alors que je faisais tout pour garder mes pieds au sec ? Avec de l’eau jusqu’aux cuisses, les pieds au sec, c’est foutu. Au moins l’eau froide a réveillé les jambes qui commençaient à se faire lourdes.

Balise de L'Ultra Fiord

Je retrouve mon chaman en train d’agoniser sur le chemin, l’encourage en le doublant, avant de pisser encore une fois un peu plus loin. Mais cette fois-ci j’ai le temps de repartir devant.

 

La suite est pas spécialement intéressante. Je suis tout seul en train de patauger dans la boue comme un sanglier pendant dix bornes. Heureusement, la montre indique que ça sent bon le ravitaillement et j’arrive au bord d’un lac où le chemin se sèche enfin pour pouvoir courir un peu plus vite. Une fois le ravitaillement en vue, il s’agit maintenant de se préparer à bien le gérer.

 

Un rapide coup d’œil sur la bouffe offerte… ok, il n’y a pas grand-chose. Je prends le dernier bout de pain avec du pâté de poulet en tube et un grand verre de Coca, et fonce ouvrir mon sac pour chopper des Pringles et une boîte de gâteau. Histoire de ne pas perdre trop de temps, je passe sur l’hygiène et change mes chaussures et chaussettes en même temps que je mange… ça donne un goût un peu plus spécial aux gâteaux. Je vire en même temps le pantalon, passe en cuissard et en t-shirt manches courtes, mets tout le gourbi dans le sac à dos pour être conforme au matos obligatoire et me jette à l’assaut de la suite, me programmant mentalement pour une section de 16 kilomètres.

 

Mais à peine parti, et alors que l’on doit suivre la rive du lac, j’aperçois au loin des coureurs qui font demi-tour. Etant proche du ravito, je fais demi-tour également pour voir si je ne me suis déjà pas gouré, mais non, il y a une petite bifurcation un peu plus loin, marquée par une balise qui est tombée au sol. Les gars ne l’avaient pas vu. Je rejoins alors le groupe au niveau de la balise fautive avant de nous enfoncer ensemble dans la forêt patagonienne. Le charme opère de suite et on se sent bien dans cette ambiance si particulière de ce bout du monde, à en oublier que l’on a tout de même un peu mal aux pattes. Ce passage est d’autant plus salvateur que l’on a tous en tête les prochains 1200 mètres de dénivelé.

 

Le balisage ayant quelque raté, le groupe de coureurs me laisse ouvrir le chemin, mais autant plus tôt, je n’avais pas vu d’autres chemins potentiels, ici, je perds assez vite la confiance en moi. Un peu coup d’œil sur le drapeau dessiné sur les dossards de mes compagnons, ils sont tous chiliens. Ce n’est pas leur capacité légendaire à se paumer qui permet de me rassurer. Je leur pose la question à savoir si c’est le bon chemin, mais ça fait bien longtemps qu’eux ne s’en posent plus. Ils me suivent sans regarder s’il y a ou non un balisage. Ils le disent avec leur légendaire sens de l’optimisme, du coup, ça va, ça compense. Le coup de bol fera que notre chemin recoupe le tracé officiel un peu plus loin.

 

La forêt laissée derrière, la vue se dégage sur la suite de l’ascension, et c’est loin d’être juste 1200 mètres de dénivelé. Le sentier nous fait passer sur des pelouses de montagne, et une demie heure après avoir changé de chaussures et de chaussettes, me voilà de nouveau avec les pieds trempés. J’ai cru un instant que la pente herbeuse allait être sèche, c’est oublier que l’on est en Patagonie. J’ai un peu la mort, car je n’aime pas courir avec les pieds humides, encore moins sur 40 bornes. Je m’arrête pour prendre le temps de regarder le paysage, et essayer de me débarrasser de mon pessimisme, et là, bam, vu sur une montagne avec un gros glacier qui se déverse dans un lac. Le pessimisme s’en va instantanément, et je suis bouche-bée devant ce paysage de fou. Et plus je monte, plus le paysage devient impressionnant. Ne venez plus me parler de votre place de village toute mignonne. Je vous le dis tout de suite, c’est de la merde ! Le plus bel endroit sur Terre, c’est ici !

Le plus belle endroit sur Terre

Mes compagnons ont lâché prise, et je me retrouve à nouveau seul, savourant cette montée, d’autant plus que pour une fois, les jambes ont l’air d’accepter l’effort. Je me sens bien, à ma place, en train de boire l’eau coulant de la montagne à même le sol, dans un paysage grandiose et quasi tout seul. Le pied quoi.

 

Une fois en haut de la première pente, le tracé nous fait redescendre un peu pour atteindre le checkpoint d’entrée de zone glacière. Je vais être honnête, les chevilles commencent à se faire un peu sentir à cet endroit, et le t-shirt devient un peu trop léger face au vent. Je profite du contrôle pour tomber le sac, manger un morceau et mettre une veste, avant de partir aussitôt à la chasse. J’ai vu trois gars devant, j’aimerais bien les reprendre dans la montée.

 

Ça sera chose facile. Je ne veux pas me la péter, mais avec le temps que je passe en haute montagne, j’ai l’air d’avoir pris l’habitude de courir sur ce mix de neige et de roches. On s’encourage les uns les autres, on vérifie à chaque fois que l’autre coureur se sent bien, et je prends un peu d’avance. L’approche pour le glacier consiste à passer derrière une moraine, la remonter, puis redescendre de l’autre côté pour arriver au front du glacier. La montée se fait bien mais j’aperçois au loin un groupe de gars en train d’attendre avant de redescendre. J’arrive en déconnant « alors les gars, c’est soirée pique-nique ? » mais avec mon espagnol de chèvre, la blague a peu de succès. On m’explique qu’il faut attendre son tour pour descendre le long de la corde pour éviter les accidents. Soit. A raison de 5 minutes par coureur, et quatre coureurs devant moi, c’est le moment de passer la doudoune et de manger un morceau. Je remarque qu’une nana que j’avais repérée au ravitaillement est là. Elle semble avoir la caisse, et elle a l’air autant dégoûtée que moi surpris de nous voir réunis ici. Avec un coureur entre nous, ça veut dire qu’elle a cinq minutes d’avance sur moi. Nouvel objectif, la pourrir. Et si je pouvais au passage lui voler sa petite veste Arc’teryx…

Parti avec le mix neige et roche

Bon la corde dans la descente, elle ne servait pas à grand-chose et je suis en bas en moins d’une minute, ce qui veut dire que la nana n’a plus que quatre minutes d’avance. Héhé. J’arrive au front du glacier au moment où elle et l’autre coureur passent leurs crampons, les deux avec des têtes de mecs qui sont pas contents de se voir rattraper. Je note qu’ils n’ont pas de vrais crampons comme moi, mais des chaînes, ce qui veut dire que j’aurai plus d’adhérence sur la glace. C’est le moment d’appliquer ma fourberie habituelle : les reprendre tout en douceur, petit à petit, pour les laisser s’épuiser à essayer de me distancer.

Corde pour descendre la moraine

Glacier

Seulement voilà, mon niveau d’engagement est variable dans cette course. Une fois passé le glacier (trop beau), on bascule sur le col pour avoir une vue de fou sur le massif des Torres avec la lumière parfaite et un ciel cristallin. Je ne peux pas m’en empêcher, je m’arrête toutes les minutes pour observer la vue. Oubliez ce que je vous ai dit tout à l’heure, c’est ici le plus bel endroit sur Terre. Un brésilien me rattrape, et remarque tout d’un coup que la vue est sympa. Lui aussi reste scotché, et on se prend en photos mutuellement devant cette vue.

Plus belle endroit sur Terre 2

A peine reparti, je croise Jordi TOSAS, un de mes idoles de guides de montagne. L’espagnol est en charge de la sécurité sur la course, et s’est positionné pour avoir une vue sur la montée et la descente du glacier, ainsi que sur les Torres. Obligé, je m’arrête pour taper la discute, lui demander des conseils pour un futur guide et lui demander un selfie. Le premier selfie de ma vie que je demande. Le brésilien me regarde, mais comme il ne parle que portugais, il ne comprend pas trop ce qu’il se passe. Jordi me dit que c’est bien beau tout ça mais qu’il faut que je me dépêche pour arriver dans les bois avant la tombée de la nuit. Ah merde, c’est vrai, je suis dans une course.

Jordi Tosas

Crampons toujours au pied, je bombarde en descente pour rattraper le temps perdu. Je double facilement ceux qui sont en chaînes et qui ne profitent pas du même niveau d’adhérence. Une fois en bas du glacier, il faut retirer les crampons et escalader une paroi. Je me marre tout seul, je suis en train de glousser comme un con en me disant que c’est comme dans les vidéos de SALOMON. J’aperçois au loin la nana et l’autre coureur qui galèrent sur cette partie. Bref, à ce kilomètre 46, tout va très bien.

 

En haut de la paroi, ça devient déjà plus chiant car il faut remettre les crampons pour la descente, et les retirer à peine 5 minutes après. Ensuite, c’est le genre de descente qui flingue les chevilles, où il faut sauter de rocher en rocher, avec des portions pas très stables. J’arrive néanmoins plutôt en forme au checkpoint de sortie de zone glacière, mes deux fuyards ayant plus que dix minutes d’avance.

 

Le problème, c’est qu’ils ont vu que je revenais rapidement, et ils ont l’air de s’être mis d’accord à ne pas me laisser revenir. Avant de rejoindre le prochain ravito, on doit traverser un plateau sans chemin, puis descendre une pente boueuse. Je peux les voir sur le plateau, ils sont plus rapides que moi, mais je me dis de ne pas trop me faire d’idées, c’est déjà bien que je puisse encore courir à ce niveau de la course. Je fais gaffe dans la descente mais ça ne m’empêche pas de glisser dans la boue sur un passage un peu raide et de me rattraper avec le dos. Souffle coupé direct, et le temps de reprendre mes esprits, le moment de plein le cul débarque. Surtout que juste derrière, on doit traverser une rivière bien froide…

 

Heureusement, le ravito est juste après la rivière. Mes deux fuyards sont là, leurs regards déçus de me voir là, et ils se dépêchent de repartir. Je m’en fous, je décide de prendre mon temps. Je prends un bol de pâtes, du chocolat, et je me pose cinq minutes près du feu pour réfléchir. Mouais, les deux loulous ont pas l’air d’avoir la grande forme non plus. Je mets ma frontale par anticipation et regarde mes écarts de temps au moment de repartir. Dix minutes sur la nana, et cinq sur le gars.

 

L’ambiance est au film d’horreur avec la forêt à la tombée de la nuit. Pour retrouver de la motivation, je m’imagine en chasseur coureur à la poursuite de son gibier. Ça marche bien, la niaque revient et je pars à un bon rythme. Le terrain est chiant au possible avec de la boue et de la tourbe partout, je dois relancer en permanence pour me stopper à peine plus loin. Miss m’avait prévenu que c’était un passage délicat, mais je n’imaginais pas autant.

 

Ayant une bonne frontale, je peux voir au loin les balises et conserver le peu de vitesses que j’ai. Une frontale se présente enfin devant moi, et alors que je pensais rattraper le gars, c’est la nana que je reprends. Autre fourberie classique, je passe ma frontale en mode pleine puissance, reste un petit moment derrière le coureur pour lui mettre gentiment la pression et laisse le temps à ses yeux de s’habituer à la puissance lumineuse, puis je passe devant devant en posant une mine pour qu’il ne voit plus rien derrière. Non, mais dans le trail, il parait qu’il y a un certain esprit de camaraderie aussi... En tout cas, ça marche, et je la distance d’un coup. Bon, et le gars, il est où lui ? Kilomètre 50 et toujours pas en vue.

 

Alors que j’ai étrangement la forme, je n’arrive plus à imposer un bon rythme. La boue me ralentit vachement et le balisage part de nouveau en vacances. Je perds à chaque fois beaucoup de temps à fouiller les alentours à la recherche de balises, ce qui permet à la nana de me rattraper, et bien sûr, toujours au moment où je retrouve le chemin. J’enrage, trébuche, enrage plus mais une zone de boue me calme direct. Je m’enfonce jusqu’en haut de la cuisse droite, perd bien sûr l’équilibre, et en essayant de me rattraper avec le bras droit, celui s’enfonce jusqu’au coude… Je ne vais pas vous le cacher, je commence à trouver le temps long.

 

Je repars avec cinq kilos de plus au passage, et j’entends derrière moi un « plouf » qui indique que ma poursuivante s’est aussi fait prendre au piège. Vite, je pose le sac, choppe du chocolat permettant à ma glycémie de percer le plafond pour repartir à fond les ballons.

 

J’arrive au dernier ravitaillement, kilomètre 61, où je retrouve deux gars de l’organisation, un feu et rien à manger. Il y a de l’eau, c’est déjà ça. Un coureur du 100 kilomètres est aussi là (il a 30 bornes de moins que moi dans les pattes pour l’instant). Un gars de l’organisation me demande si je suis tombé… brillante déduction Sherlock, car mon t-shirt jaune fluo est bizarrement couleur marron sur tout le bras droit. Ça fait marrer l’autre coureur qui lui dit que c’est impossible de ne pas tomber. La nana nous rejoint 5 minutes après, et se pose sur le tronc avec le regard absent. J’ai le malheur de demander s’il reste vraiment 8 kilomètres jusqu’à la fin, et on me répond que non, il en reste 14… Je n’ose pas demander si c’est le même genre de terrain de peur de me briser le moral. Déjà que la nana répète dans le vide « 14 bornes… pfff… 14 bornes… pfff…». L’ambiance n’est pas franchement à la déconne. Bizarrement, elle se lève d’un coup et reprend sa route, sans faire le plein en eau. Je prends le temps de faire le mien et je repars peu de temps après pour la croiser alors qu’elle revient sur ses pas. Après quatorze heures de course, je commence à ne plus trop comprendre ce qu’il se passe…

 

Kilomètre 66, c’est officiel, je suis mort et j’en ai plein le dos. Je me pose sur un tronc pour prendre le temps de manger une barre de chocolat, mais la glycémie ne remonte pas. Elle a dû comprendre qu’elle s’est fait avoir la dernière fois… Je me dis, aller, faut se bouger le cul là, mais c’est ma frontale rendant l’âme qui me pousse à me lever. Le temps de changer la batterie, la nana arrive à mon niveau, se pose à son tour sur le tronc, m’annonce qu’elle est cuite, morte, bonne à jeter. Elle me demande si j’ai un GPS et à combien de kilomètres est l’arrivée. Je lui réponds qu’elle ne veut sûrement pas le savoir mais elle insiste. Encore 9 bornes à faire… Maintenant que je sais qu’elle s’appelle Javiera (Javi pour les intimes ou les tanches en espagnol), on se décide d’arrêter de se tirer la bourre et de finir ensemble. Javi est une larve, j’essaye d’imposer un rythme, de relancer quand on peut mais elle passe son temps à trébucher et à tomber par terre. Heu… ça craint un peu là.

 

- Javi, il faut que tu boives là ou que tu manges un truc ?

- J’ai plus à boire et rien à manger…

 

Bon, ça veut dire qu’il y a plus grand-chose de connecté là-haut vu qu’on vient de sortir d’un ravitaillement où il y avait de l’eau. Je lui file de la bibine et une barre de chocolat, et la pousse à relancer. Ça marche un peu trop bien et c’est maintenant elle qui me traîne comme un boulet. Puis maintenant qu’il fait froid, j’ai envie de pisser toutes les dix minutes. La poisse !

 

Quelques kilomètres plus loin, on croise un gars qui court le 160K, assis par terre.

 

- Mec, ça va ?

- Je ne sais pas…

- Tu veux à bouffer ?

- Non mais je dois courir plus longtemps que vous…

- Tu veux à bouffer ?

- Je suis tellement fatigué…

- Tu veux à bouffer bordel ?

- (regard vide) Non, ça va passer…

- Allez mec, le ravito est… pas loin…

 

Le mensonge ne prend pas. On sait tous qu’il y a encore quelques kilomètres de boue d’ici là…

 

Une fois enfin sortis de cette forêt, voilà que Javi m’indique toute joyeuse ce qui semble pour elle être la fin. Moi je ne vois rien, mais je pars du principe qu’on va lui faire confiance. Par contre, je suis moyen chaud quand elle me pose une mine et me prend 100 mètres d’un coup. Heureusement qu’elle s’arrête vite à courir, je suis moyen motivé pour finir mes jambes déjà bien douloureuses. On va y aller en marchant, comme tout le monde ! Enfin tout le monde, voilà que des frontales arrivent derrière nous à une vitesse hallucinante… Putain, les brésiliens de tout à l’heure ! Je les imaginais enterrés dans la boue ces mecs ! Maintenant que c’est roulant, voilà qu’ils nous doublent en riant. Un coup d’œil à Javi et on se met à les pourchasser à la vitesse folle de 6 km/h. Wouhou, ça c’est de la vitesse de pointe.

 

Bref, on ne les rattrape pas, mais au moins, je commence à voir les lumières de la fin. Les organisateurs sont néanmoins taquins et avant de passer la ligne d’arrivée, il faut traverser une rivière un peu large. J’arrive dessus en disant « elle est pas froide, elle est pas froide, elle est pas froide… putain de b**** de sa m**** la p**** ». Heureusement, il n’y avait pas de francophone.

 

On passe enfin la ligne d’arrivée tout contents d’en finir avec Javi après 17 heures de course. A peine la ligne franchie, on se fait gueuler dessus et on doit faire demi-tour pour donner nos numéros de dossards. On n’avait pas vu les gens qui dormaient dans la camionnette garée là… Encore une fois, presque rien à manger à l’arrivée, mais les applaudissements des autres coureurs et le poêle permettent de se réchauffer un peu. Bien content en tout cas de pouvoir virer les chaussures mouillées et de se poser près du poêle. Il ne nous reste plus qu’à attendre la voiture pour rentrer à l’hôtel.

 

L’Ultra Fiord est la course la plus belle que j’ai pu faire. Une classe au-dessus, rien à voir. Ludique, changeante, grisante, c’est LA course à faire au moins une fois dans sa carrière de traileur. La fin était un peu longue, mais je pense que si on passe la partie forêt-boue de jour et en tête, on doit moins galérer. Maintenant, quelques avertissements. Pour moi, tout s’est bien passé parce ce qu’il faisait beau. Je n’ose même pas imaginer quand le vent, la pluie ou la neige s’invite à la partie. Expérience de la montagne exigée avant de vous inscrire, ainsi qu’un sacré sens de l’autonomie. La course pourrait être parfaite avec une meilleure organisation, mais elle est déjà très belle telle quelle. Enfin, dernier conseil, pour le glacier, prenez de vrais crampons et pas des chaînes, votre sécurité et votre vitesse moyenne vous remercieront.

 

Une mention toute spéciale à Miss qui a réussi à décrocher la deuxième place sur le 50 kilomètres. La prochaine fois, arrête de faire la touriste et bouge-toi pour gagner !

 

* ouais, parce que si vous lisez ce récit en 2018, ça ne ferait déjà plus sens.

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